Opinions
Une opinion d'Arnaud Brohé, directeur de CO2logic Inc. (USA), ex-enseignant en management environnemental et "sustainable management" à l'ULB (Igeat et Solvay).


Non, parce qu’elles vont débarquer massivement sur nos routes après 2025. Le réseau électrique belge n’est pas un obstacle, mais il faudra adapter la consommation d’électricité à la production, et non l’inverse.


Fin décembre, le service d’études du MR publiait une étude (1) qui met en doute l’avenir de la voiture électrique en Belgique. Il nous semble important de réagir à la conclusion erronée et appeler le pouvoir politique à se préparer aux révolutions en marche dans les secteurs des transports et de l’énergie. La voiture électrique va s’imposer sur nos routes dans les dix prochaines années mais son succès ne sera pas suffisant pour répondre à la crise climatique et aux problèmes de mobilité.

Tout d’abord, nous partageons l’opinion favorable de l’auteur quant à la fiabilité, au confort et à l’autonomie suffisante des véhicules électriques. Le problème ne vient pas non plus du lithium, une ressource abondante. Selon l’auteur, la production d’électricité n’est pas plus en cause, les voitures électriques n’augmentant les besoins d’électricité que de quelques pourcents. Quelle serait alors la raison de douter de leur succès ? Le seul argument pour enterrer la voiture électrique est le suivant : la charge rapide de 580 000 véhicules exigerait 29 000 MW, plus que la puissance installée en Belgique. Restons sérieux ! Avec le même raisonnement, il faudrait plus d’un demi-million de stations-service en Belgique si tous les véhicules utilisant des carburants devaient faire le plein en même temps. En fait, une voiture électrique qui roule 20 000 km par an et se charge exclusivement en mode de charge rapide ne devrait prendre de l’électricité sur le réseau que 0,5 % du temps. Il est donc inimaginable que des centaines de milliers de voitures se rechargent simultanément. CQFD.

50 millions de voitures chez VW

Maintenant que nous avons compris que le réseau électrique belge n’est pas un obstacle, essayons de répondre aux questions qu’un parti sincèrement intéressé par les enjeux climat-énergie-mobilité pourrait vouloir se poser pour mieux préparer cette transition. Quand les voitures électriques vont-elles arriver en nombre sur nos routes ? Les centrales actuelles pourraient-elles faire fonctionner une flotte 100 % électrique ? Finalement, la voiture électrique est-elle une solution climatique souhaitable pour la société ?

Sur base des investissements des leaders de l’industrie, les voitures électriques vont débarquer massivement entre 2025 et 2030. Par exemple, VW a annoncé arrêter le développement de moteurs à combustion interne dès 2026. Entre-temps, ce groupe a déjà signé des contrats d’approvisionnement de batteries pour 40 milliards d’euros, suffisamment pour produire 50 millions de voitures.

En 2030, il est difficile d’imaginer que Tihange 1, Doel 1 et Doel 2 - qui fournissent de l’électricité depuis 1975 et avaient été conçues pour une période de 30 ans - soient encore opérationnelles. Comment dès lors produire suffisamment d’électricité dans ce contexte en supposant que 2 à 3 millions de voitures électriques soient en circulation et augmentent ainsi les besoins de 10 à 15 % ? La seule solution déployable rapidement, viable économiquement et soutenable environnementalement passe par les énergies renouvelables dont les progrès ont été remarquables ces dix dernières années. Le problème ? Ces sources sont intermittentes car elles dépendent du vent ou du soleil. Comment garantir une sécurité d’approvisionnement dans ces conditions ? En changeant de paradigme.

Une solution au problème de l’intermittence

Il faudra désormais adapter la consommation d’électricité à la production, et non l’inverse. C’est le concept des réseaux intelligents. La voiture électrique devient une solution au problème de l’intermittence. Les voitures restituent de l’énergie au réseau quand il en a le plus besoin (typiquement en soirée) et se rechargent quand la consommation est la plus faible (au milieu de la nuit). Les voitures branchées peuvent empêcher un black-out si le vent s’arrête de tourner et se recharger en charge rapide quand le vent revient. C’est le modèle Tesla, à la fois vendeur de voitures et de solutions aux gestionnaires de réseaux électriques.

Un parti concerné par les enjeux économiques et le pouvoir d’achat appréciera que ce système permette à un consommateur actif (c.-à-d. tantôt consommateur tantôt vendeur, un prosumer) de profiter de la bourse de l’électricité où des contrats quarts horaires permettent d’ajuster la demande à l’offre en temps réel. Cette flexibilité réduira fortement le temps d’amortissement du surcoût d’un véhicule équipé de batteries pour ceux qui acceptent, par paramétrage optionnel, de consommer quand l’électricité est la plus abondante.

Conséquences environnementales

Un parti intéressé par les enjeux sociaux devra faire en sorte que des mécanismes de tiers investisseurs permettent aux ménages plus modestes de bénéficier de cette souplesse.

Un parti qui s’inquiète des conséquences environnementales s’interrogera sur l’impact de la voiture électrique sur le cycle de vie et sur la durabilité des batteries lithium-ion. Le Mit a montré que les voitures électriques émettent nettement moins de CO2 que les voitures à combustion sur la durée complète du cycle de vie (2). Le problème de durabilité se pose principalement pour la phase d’extraction, où des pollutions locales et abus des droits de l’homme sont fréquents et demandent un contrôle accru. En ce qui concerne la fin de vie, la création de fermes de stockage permettra de donner une seconde vie à des batteries dont le taux de performance est devenu trop faible pour des applications mobiles mais reste suffisant pour des solutions stationnaires où la densité des batteries est moins critique. Pour la troisième vie, les leaders de l’urban mining proposent déjà des solutions de recyclage. Le rôle du politique sera d’encourager la collecte et mettre en place une économie circulaire des batteries.

Restent les problèmes de congestion

La voiture électrique est-elle une solution pour le climat et la mobilité de demain ? Dans le livre de référence Drawdown (3), la voiture électrique est présentée comme l’une des 100 solutions pour protéger le climat. Cependant, cette mesure est loin derrière la nécessaire transition aux énergies renouvelables, les modifications de notre régime alimentaire pour réduire les émissions de méthane ou les changements comportementaux dans nos habitudes de mobilité. Si la voiture électrique permettra d’améliorer sensiblement la qualité de l’air urbain et d’éviter chaque année des milliers de morts prématurées en Belgique, elle ne résoudra en rien les problèmes de congestion qui coûtent, selon les estimations, entre 4 et 8 milliards par an à l’économie belge. Ici, la solution passera par des changements dans nos comportements individuels : transports publics, voitures partagées, alternatives comme le vélo ou la trottinette, avec ou sans assistance électrique.

(1) "Pourquoi le MR doute de l’avenir des voitures électriques"

(2) "Reality is that most EVs emit less CO2 than petrol cars over their lifetimes"

(3) Paul Hawken, Drawdown : The Most Comprehensive Plan Ever Proposed to Reverse Global Warming, 2017 (traduit en français aux éditions Actes Sud sous le titre : Drawdown. Comment inverser le cours du réchauffement planétaire).