L'analyse de Pierre Bourdieu sur les intellectuels médiatiques était extrêmement sévère. Avec plus qu'un soupçon de mépris, il les nommait les `fast-thinkers´, parce qu'ils lancent sur le marché culturel des livres à consommation rapide promus par d'énormes campagnes médiatiques. Or, même depuis sa disparition en janvier dernier, certains penseurs parmi les plus en vue lui renvoient ces aménités, ainsi qu'on peut en juger par les témoignages d'Alain Finkielkraut ou de Pascal Bruckner qui le traitent de `penseur haineux et revanchard, qui n'a pas d'oeuvre à sauver´. Avis sur lesquels Luc Van Campenhoudt, sociologue aux Facultés Saint-Louis qui eut l'occasion de collaborer avec Bourdieu, s'efforce de rendre un éclairage à tout le moins divergent.

`Je crois que Bourdieu représente en France la véritable pensée unique , juge le philosophe Alain Finkielkraut. Son unique pensée à lui a le double monopole de la vérité face à l'erreur ou au mensonge, et aussi de la moralité puisqu'il parle au nom de la misère du monde. Donc, ses adversaires sont deux fois destitués: épistémologiquement, puisqu'ils ne disent rien de vrai, et moralement, puisqu'ils sont au service des dominants. Et voilà pourquoi Bourdieu a, dans toutes ses oeuvres, l'injure à la bouche. C'est le penseur le plus haineux du XXe siècle en France.´

`Bourdieu, poursuit Finkielkraut, a voulu entamer avec les autres disciplines une polémique qui est une lutte à mort, puisqu'il s'est érigé en sociologue dépositaire de l'ultime vérité et titulaire d'un méta-langage, langage de surplan.´ A quoi Luc Van Campenhoudt rétorque que `Bourdieu a analysé sans concession le champ intellectuel français. Plus que tout autre, il a étudié et montré la dimension symbolique et idéologique de la domination sociale. La question de savoir à qui et à quoi servent les intellectuels et leur travail devient dès lors cruciale. Loin d'être des observateurs neutres, désintéressés et irresponsables, les intellectuels participent activement à la configuration des sociétés modernes.´

`Ces intellectuels, ajoute Luc Van Campenhoudt, participent à la culture actuelle du clinquant et du jetable ainsi qu'à l'illusion d'accéder sans effort au pinacle de la connaissance. Sans s'embarrasser des exigences du travail scientifique, les fast-thinkers ne s'en revendiquent pas moins de la scientificité, obtenant d'un seul coup le beurre, l'argent du beurre et le sourire du consommateur. Bref, en dépit de ses airs doctes, ce savoir relève surtout, aux yeux de Bourdieu, du business et du spectacle. L'attaque ne porte donc pas d'abord sur les idées elles-mêmes - généralement, comme par hasard, en accord avec les thèmes "porteurs" de la flexibilité, de la mondialisation nécessaire, etc. - mais sur leur mode de production et sur leurs fonctions sociales et politiques. Ceci distingue radicalement ce contentieux de celui qui oppose entre eux, à propos de leurs orientations théoriques respectives, les scientifiques qui respectent les règles du métier, comme par exemple Bourdieu et Touraine.´

Finkielkraut, lui, perçoit aussi Bourdieu comme `un homme du ressentiment, tout entier habité par la vengeance´. Il n'a pas d'oeuvre à sauver à l'image de Sartre ou Foucault, de Deleuze ou Derrida. `Pour moi, ceux-là étaient beaucoup plus doués que Bourdieu, déclare Pascal Bruckner. D'ailleurs, en 1995, je pensais qu'il était déjà mort. Je souscris aussi au mot qui dit qu'il était "la forme distinguée du marxisme, le Machiavel du pauvre". Ou à la formule, la plus juste et la plus cruelle, qui vient de Raymond Aron: "Bourdieu, c'est l'idéologue de la petite bourgeoisie". Et cependant, il y a chez lui des choses intéressantes, il a fait une vraie oeuvre d'intellectuel. Mais le Bourdieu militant est probablement le moins intéressant, parce qu'il retombe dans un certain nombre de travers du gauchisme qu'il avait d'ailleurs lui-même très lucidement fustigés. Au reste, c'est un mandarin de l'université; et il fut un des intellectuels les plus médiatiques qui soient.´

La parole retourne à Finkielkraut, qui contemple à l'école l'ampleur des dégâts dus à la pensée bourdieusienne exprimée notamment dans `La Distinction´ et `La Reproduction´. `Alors que la gauche républicaine a voulu ouvrir à tout le monde le droit à l'excellence - tout le monde doit pouvoir exceller -, Bourdieu a édifié une critique radicale de cette excellence, en disant qu'il n'y avait pas de culture mais des arbitraires culturels, en réduisant la transmission à une violence symbolique. Aujourd'hui, le classement a été répudié et l'excellence est mise entre guillemets. Voilà comment le ressentiment prend le pas sur les valeurs républicaines. Qu'est-ce que la République? C'est de remplacer l'inégalité de naissance et de richesse par l'inégalité des talents. Mais Bourdieu dit que ça n'existe pas: il n'y a pas d'inégalité naturelle, toute inégalité est culturelle et doit dès lors être condamnée.´

Bruckner parachève le tableau. `On a l'impression que, chez Bourdieu, il y avait une espèce de crispation sur la revanche de ce petit Béarnais qui tout d'un coup considérait les Parisiens et les Français comme ceux qui avaient voulu le maintenir dans l'humiliation. C'est dommage.´

Luc Van Campenhoudt répond en guise de conclusion: `Que vaut un champ intellectuel quand le grand public cultivé ignore presque tout de l'oeuvre d'un Ricoeur, d'un Habermas, d'un Ladrière, d'un Lévi-Strauss ou d'un Bourdieu, mais se jette, pour ne l'avoir pas dépassé, sur chaque dernier livre des quelques penseurs célébrés par les médias? Ce n'est pas Bourdieu mais l'oeuvre de Bourdieu qu'il faut discuter et, pour cela, il faut d'abord se donner la peine d'y entrer. Qu'on aime ou non la personne est une tout autre question, sans le moindre intérêt.´

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`Clés pour la sociologie de Pierre Bourdieu´, conférence-débat destinée aux étudiants et au grand public, mercredi 27 mars de 17 à 20h, Facultés universitaires Saint-Louis, 109 rue du Marais, 1000 Bruxelles, auditoire 300. Entrée libre.

Présentation par Michel Hubert (FUSL), interventions de Georges Linéard (UCL), Olivier Pays (FUSL) et Luc Van Campenhoudt (FUSL et UCL).

Rens. 02-211 78 85 - 02-211 78 57.

© La Libre Belgique 2002