Le président Obama milite en faveur du désarmement nucléaire qui est nécessaire en raison de l’inutilité et de l’inefficacité de la "dissuasion nucléaire". La dissuasion est un discours destiné à faire accepter les armes nucléaires. Relevant de la rhétorique militaire plus que de la stratégie, il se ramène à une thèse simple : "L’arme atomique est dissuasive précisément parce que l’on ne s’en sert pas. Il n’y a donc pas de guerre grâce à elle. Elle garantit la paix."

L’intention de ces propositions est de prouver l’innocence et l’innocuité de l’arme nucléaire, et donc d’en perpétuer l’usage possible. Or, ce groupe d’énoncés est doublement inacceptable : ce qu’il dit est faux; ce qu’il cache est catastrophique.

La notion de dissuasion désigne un mode de persuasion. Elle consiste à persuader de ne pas attaquer. Comme tout mode de persuasion, elle suppose un dialogue, une communication capable de diffuser une argumentation. Donc, les centaines de milliards dépensés et les milliers d’essais nucléaires ont pour but de communiquer un argument de persuasion négative.

Or, quel est-il cet argument pour lequel on gaspille une telle débauche de moyens ? "Je suis plus fort que toi !" Voilà, tout est dit. La force pure ou presque : car cela ne suffit pas de le dire, il faut aussi le prouver. D’où les essais nucléaires qui sont en réalité des actes de la guerre psychologique, une guerre persuasive. Chaque "essai" est un message qui dit : "Regarde comme je suis fort !" La réalité de l’explosion nucléaire est nécessaire à la crédibilité du message.

Hiroshima et Nagasaki font partie de l’argumentation : leur bombardement rend crédible, outre la puissance de mort, le culot, la désinhibition, de le faire. Donc, l’énoncé selon lequel la dissuasion implique de ne pas se servir de l’arme nucléaire est faux. Cette opération d’intimidation n’a jamais été efficace, même pendant les quelques années où les Etats-Unis étaient les seuls à la posséder. Qu’est-ce qu’a fait l’URSS, en effet ? A cette injonction, du type "t’es pas cap. !", elle a répondu, comme c’était prévisible, en cherchant à avoir la bombe atomique.

Loin d’être persuadés de ne pas attaquer, les Soviétiques ont été stimulés dans leur désir de guerre. L’effet dissuasif a été nul, et même totalement contraire. Une fois un certain seuil franchi, les deux puissances atomiques sont à nouveau à égalité. Et rien, sauf les classiques armes locales, ne pouvait réintroduire de la différence. En effet, si un Etat possède de quoi détruire la planète, rien ne change s’il en possède 10, 15 ou 20 fois plus.

L’arme nucléaire n’est pas normale : son usage direct, comme arme de guerre, détruit son utilisateur (tandis que les essais, parallèlement, contaminent le monde entier, à commencer par les territoires de ceux qui sont censés en être les bénéficiaires). L’effet dissuasif, à nouveau, est nul. Les pays non encore équipés sont persuadés que la bombe atomique leur est nécessaire (d’autant plus si l’armement classique leur manque, car avec la bombe, ils passent tout de suite au rang d’Etat capable de globocide).

Pour ceux qui sont équipés, la course quantitative peut continuer, parce qu’ils traitent mentalement la bombe atomique comme une arme classique (dont la comparaison des quantités a un sens politique) : l’escalade et la dissuasion sont pourtant contradictoires. La théorie de la dissuasion présuppose la dénégation de la spécificité de l’arme nucléaire : c’est-à-dire la capacité de tuer l’humanité tout entière.

La course à l’armement classique continue elle aussi : il faut bien préparer une éventuelle guerre non nucléaire, toujours possible, puisque l’arme nucléaire n’est pas censée être utilisée. La dissuasion est la tentation de la fin de la stratégie : plus de réflexion, plus d’anticipation, d’alliances, de diplomatie. La seule accumulation quantitative du capital de destruction tient lieu de stratégie militaire.

En réalité, il n’en est rien. Les stratèges continuent comme avant : la vraie guerre est toujours locale. Ils sont simplement pourvus d’un argument de sécurité nucléaire, "la paix repose sur l’existence des armes nucléaires", dont le destinataire réel n’est peut-être pas l’ennemi.

La politique extérieure de la Terreur, dont l’efficacité est nulle, a aussi des effets sur la politique intérieure. Comment le citoyen quelconque, le "vrai" citoyen, peut-il ajuster l’idée de démocratie avec celle d’un pouvoir d’Etat qui fait exploser des bombes atomiques sur son propre territoire et qui possède de quoi tuer toute l’humanité ? La dissuasion ne procure aucunement la paix. De fait, la guerre règne.

L’arme atomique n’a aucunement empêché de se faire la guerre à l’ancienne, avec des millions de morts; ce qui est inévitable : une arme qui ne sert pas à faire la guerre autorise de faire la guerre avec des armes dont on peut se servir effectivement. La dissuasion nucléaire rend impuissant et encourage le recours à la guerre prénucléaire. Elle est donc un surcoût parfaitement inutile. Si, vraiment, elle ne devait pas servir, le mieux serait de s’abstenir de sa fabrication.

Or, son usage est toujours "possible", aujourd’hui comme hier. Personne ne peut garantir qu’une situation comme celle de 1962 ne se reproduira jamais. La bombe atomique prolifère et tous les petits pays animés par une ambition guerrière la désirent, sans aucunement être intimidés : le programme de persuasion négative de la dissuasion est un échec total.

Le principe de la dissuasion, enfin, est fondé sur un présupposé faux. Parler de dissuasion, c’est faire comme s’il y avait une sorte de choix. En effet, la réflexion sur les principes qui peuvent la justifier suppose que, s’ils paraissaient insuffisants, on écarterait l’arme atomique. Or, en réalité, elle est là, et, malgré son inutilité, sa nocivité, l’échec manifeste de son usage dissuasif, personne ne veut s’en passer.

Le discours de la dissuasion est purement décoratif. C’est un paravent destiné à voiler la réalité : l’arme nucléaire a effectivement servi pour anéantir les deux villes japonaises tuant, irradiant, contaminant des centaines de milliers de civils; elle a effectivement été employée dans la guerre nucléaire indirecte (les "essais"), provoquant une contamination mondiale pour des millénaires, transformant la terre en une gigantesque chambre à gaz radioactifs; elle a effectivement échoué, puisque les Etats qui le peuvent cherchent à obtenir la bombe atomique; et puisque les guerres classiques, locales, n’ont pas disparu.

La fable de la dissuasion, inutile, fausse, dangereuse, apparaît finalement comme une manœuvre de propagande, maquillant des guerres réelles (les essais et les guerres habituelles qui n’ont pas cessé pendant la guerre "froide" et après) en "paix" et diffusant une angoissante terreur atomique. Rien ne semble trop coûteux pourvu que la jouissance technologique atomique soit conservée et protégée.