Une chronique d'Eric de Beukelaer (1).
Que faut-il penser du dernier ouvrage de la romancière belge qui bouscule la foi chrétienne ?

Soif - le récent ouvrage d’Amélie Nothomb - s’inscrit dans une vaste lignée de récits sondant le mystère du Christ. La romancière met la barre au plus haut, cherchant à deviner jusqu’aux pensées du Nazaréen, depuis son procès et sa passion, jusque dans sa résurrection. L’écriture est dense et relate le calvaire dans toute sa crudité : peur, sueur, odeur, douleur et… soif. Si la sincérité du propos est totale, ce roman bouscule la foi chrétienne. Il n’y a pas à s’en offusquer. L’auteure n’a aucune prétention de faire œuvre théologique. C’est la liberté de l’artiste qui ici s’exprime. Il est d’ailleurs significatif que ce soit le visage de l’écrivaine qui illustre la couverture. Ce livre dévoile, en effet, une part du catéchisme qui semble avoir nourri son enfance. Un catéchisme de la haine du corps, de la souffrance qui sauve et de la morale sans Esprit.

Haine du corps : Soif est un hymne au corps, en réaction à un certain puritanisme désincarné. Sous la plume d’Amélie Nothomb, le plus incarné des hommes, déclare : "avoir un corps, c’est ce qui peut arriver de mieux" . Sacrifiant à l’air du temps, la romancière imagine même une idylle charnelle entre le Nazaréen et la Madeleine. Chaque époque souffre d’aveuglement sélectif. Certaines refusaient de voir se conjuguer sexualité et sainteté. La nôtre peine à faire rimer célibat consacré et authentique humanité, ce qui est à regretter. En rejetant toute haine du corps, ce livre n’en sonne pas moins juste. Jusqu’à la brûlure de la soif… qui est signature de vie.

Souffrance qui sauve : sur la croix, le Christ d’Amélie Nothomb regrette son acte. "Je me sacrifie pour le bien de tous. Infect ! Un père mourant appelle ses enfants à son chevet et leur dit - Mes chéris, j’ai eu une vie de chien, je me suis autorisé aucun plaisir, j’ai exercé un métier détestable, je n’ai pas dépensé un sou, et tout cela, je l’ai fait pour vous, pour que vous ayez un bel héritage… Ceux qui appellent cette idée de l’amour, sont des monstres." Ici, je me dois de protester : ce n’est pas la souffrance du Christ qui sauve. C’est son amour jusqu’au cœur de la souffrance, qui inaugure le Salut. Qu’un père se donne par amour pour ses enfants - cela est beau. À condition de ne pas faire peser le poids de son sacrifice sur sa progéniture, mais de les éveiller à l’élan gratuit du don d’amour. Prenons une image : ce n’est pas la souffrance des soldats anglo-américains sur les plages de Normandie qui nous a sauvés du nazisme. C’est le courage de ces jeunes, au prix du sacrifice d’un grand nombre, qui nous a libérés. La croix est la signature du péché. L’Amour est la divine réponse : "la Lumière a lui dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée" (Jean, 1, 5).

Morale sans Esprit : le récit d’Amélie Nothomb parle du Père avec le regard du Fils. Le grand absent est l’Esprit. Absence commune à bien des chrétiens, pour qui le Paraclet n’évoque qu’un curieux pigeon qui trône dans les églises. La foi en un Souffle qui chamboule le narcissisme et convertit aux sentiers d’Évangile leur est étrangère. Or, sans Esprit, la religion s’atrophie en morale d’écolier : "sois gentil, fais ceci…" Ainsi, dans Soif , la crucifixion se fait leçon de morale : "le projet de mon Père consistait à montrer jusqu’où on pouvait aller par amour" . Pour le croyant, l’œuvre du Salut est bien davantage. Le projet du Père est que le Fils inaugure par sa vie, donnée dès la crèche, le Royaume de liberté en Esprit. La croix est réponse d’un monde esclave. Mais au matin de Pâques, le Vent d’En-Haut brisa toute chaîne. Vrai homme, Christ connut la soif. Vrai Dieu, il répand l’eau vive de l’Esprit. "Celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle." (Jean 4, 14)

(1) : Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer/