Il y a plus d’un siècle, en 1905 exactement, un maronite libanais publiait, à Paris, un livre intitulé "le Réveil de la nation arabe". Il y appelait à un sursaut arabe et prônait la création d’un "nouvel empire arabe" indépendant de la Turquie devenue "l’homme malade". A l’époque, l’espace arabe était sous domination turque. Cet appel d’Azoury à un sursaut arabe lui a valu le courroux du sultan Ottoman Abdul Hamid et une condamnation à mort à laquelle il a échappé de justesse en trouvant refuge en Egypte. L’empire arabe, rêvé par Azoury, n’a jamais vu le jour. Quant au "sursaut collectif", il demeure, de nos jours, un vœu pieux, tant les stratégies solitaires des Etats continuent à primer sur la vision solidaire.

En revanche, le sursaut turc a été spectaculaire, et, depuis une dizaine d’années, surprenant. Après avoir assisté au démantèlement de son empire et au dépècement de son territoire par les Traités de Versailles et de Sèvre après la Première Guerre mondiale, la Turquie d’Atatürk refuse de se réfugier dans la stratégie paralysante de la victimisation et fait le pari de la modernité en misant sur la laïcité.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Turquie choisit clairement son camp et devient une pièce maîtresse du dispositif militaire de l’Occident dans sa stratégie d’endiguement de l’Union soviétique. Très tôt, en 1949, elle devient membre de l’Alliance atlantique et du Conseil de l’Europe, membre fondateur de l’Organisation de coopération économique et de développement (OCDE) en 1961, de l’Organisation de sécurité et de coopération en Europe en 1973 et présente sa candidature d’adhésion à l’Union européenne en 1987. Clairement, la Turquie s’aligne sur l’Occident à un moment où le sous-système arabe se polarise entre prosoviétiques et pro-américains.

Entre 1919 et 2003, les relations entre la Turquie et ses voisins arabes ont rarement été au beau fixe et ses relations avec l’Iran s’étaient dégradées depuis la chute du Chah, en 1979, et l’installation de la République islamique. La signature d’un accord stratégique avec Israël en 1996 a été "la brindille qui a brisé le dos du chameau", comme dit un proverbe arabe.

L’arrivée au pouvoir, en mars 2003, de Tayeb Erdogan, chef du parti Justice et Développement, bouleverse la politique étrangère turque. Dès 2003, la Turquie s’oppose à l’invasion américaine de l’Irak et refuse aux Américains l’utilisation de ses bases aériennes à cette fin. Ce qui prouve que l’alignement turc sur la politique occidentale ne signifie ni servilité ni soumission. Dans la foulée, Erdogan s’engage à assainir ses relations avec l’Iran et les Etats arabes, consolide la coopération avec les pays riverains de la mer Noire, et renforce les relations avec les républiques musulmanes de l’ex-Union soviétique. En 2005, la Turquie entame les négociations officielles pour l’adhésion à l’UE.

Cet activisme diplomatique turc répond à trois objectifs : affirmer l’ancrage de la Turquie dans son voisinage immédiat, vider les abcès de fixation hérités du passé et donner un coup de fouet aux échanges économiques.

L’affirmation du rôle turc dans la région est condensée dans une phrase du ministre turc des Affaires étrangères, Dovutoglu : "Avec les voisins, zéro problèmes." C’est ainsi que les contentieux territoriaux avec la Syrie sont mis sous le boisseau en attendant un règlement définitif, ce qui permet à la Turquie d’offrir ses bons offices à des négociations indirectes entre la Syrie et Israël. Avec l’Irak, les relations se distendent après les tensions provoquées par les incursions répétées de l’armée turque en territoire irakien visant les "séparatistes kurdes". Avec l’Iran, les relations s’améliorent de manière sensible.

Pour ce qui est des rapports avec Israël, on assiste, en revanche, à un refroidissement. Certes la Turquie ne met pas fin à son accord stratégique avec Israël signé en 1996 et n’a pas l’intention de le geler. La Turquie y trouve son compte en matière de modernisation de son système d’armes. Mais la Turquie est de plus en plus courroucée par le comportement d’Israël dans les territoires palestiniens. L’opinion turque, elle-même, est heurtée par la poursuite de la colonisation israélienne et surtout la judaïsation rampante de Jérusalem. L’offensive israélienne à Gaza, fin décembre 2008 - janvier 2009, fait déborder le vase. On comprend dès lors les mots très durs utilisés par Erdogan pour condamner l’offensive israélienne. L’incident qui l’oppose à Shimon Peres à Davos, le 29 janvier 2009, en dit long sur l’état des relations entre les deux pays. L’annulation de la participation d’Israël à l’exercice militaire aérien appelé "Aigle Anatolien" , du 22 au 23 octobre 2009, peut être lue à la lumière de tout ce qui précède.

Sur le registre des relations entre la Turquie et l’Arménie, on assiste à un net dégel. Comme l’on sait, la Turquie a été mise sur la sellette au cours des dernières années en ce qui concerne la reconnaissance du génocide arménien de 1915. Les Arméniens gardent de cette période un souvenir douloureux. Depuis l’ouverture des négociations officielles pour l’adhésion de la Turquie à l’UE, la question arménienne a ressurgi comme une blessure béante, au point que certains parlements nationaux européens s’en étaient saisis. Très adroitement, le gouvernement Erdogan s’est donc attaché à renouer le dialogue avec l’Arménie. Le 10 octobre 2009, un accord historique est signé entre le deux pays dans le but de restaurer les liens diplomatiques et rouvrir la frontière commune fermée depuis 1993.

L’ouverture raisonnée et équilibrée de la Turquie à son environnement régional fait grincer les dents d’Israël qui craint l’activisme diplomatique turc, et d’Azerbaïdjan qui voit d’un mauvais œil le rapprochement entre la Turquie et l’Arménie. Mais, au total, la stratégie turque est payante, diplomatiquement, par une reconnaissance du nouveau rôle de la Turquie dans la région et, économiquement, par le renforcement significatif des échanges économiques avec la région. Ainsi le commerce arabo-turc a été multiplié par 4 en dix ans, dépassant les 20 milliards de dollars. Tandis que le commerce entre la Turquie et l’Iran a connu un bond similaire, atteignant plus de 11 milliards de dollars.

Cela ne se fait pas au détriment de la relation économique entre la Turquie et l’UE : au contraire, l’ouverture des négociations propulse échanges et investissements. En 2008, les échanges de la Turquie avec l’UE totalisent près de 105 milliards d’euros, soit plus d’un tiers des échanges UE - pays arabes (285 milliards), mais cinq fois les échanges UE-Egypte, pays arabe de la même taille que la Turquie.

A l’évidence, la Turquie devient le nouveau Tigre du Moyen-Orient. C’est une bonne nouvelle pour les Turcs, une aubaine pour le Moyen-Orient et une source d’inspiration pour les Arabes.