Le Nouvel Age, une «spiritualité» de plus en plus séduisante
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Opinions

Le Nouvel Age, une «spiritualité» de plus en plus séduisante

Pascal André

Publié le - Mis à jour le

Faut-il encore, en 2003, parler du Nouvel Age, ce mouvement culturel né dans les années 60 aux Etats-Unis? Certains le pensent, d'autres l'affirment haut et fort. Pourtant, le succès des librairies ésotériques ainsi que la multiplication des groupes de réalisation de soi s'inscrivent en faux contre une telle affirmation.

«Le Nouvel Age est porté par une vague irrésistible, explique le philosophe français Michel Lacroix. Beaucoup de gens l'enterrent en pensant que la mode est passée, que ce n'était qu'une étape. Ils ne se rendent pas compte que demeure un état d'esprit, une façon de penser. De nombreux individus, qui se récrieraient si on les classait parmi les adeptes du New Age, ont en réalité complètement assimilé son contenu. Ils adhèrent à ses principaux thèmes: l'attente millénariste, le postulat holistique, le développement personnel, l'exaltation du fusionnel et l'effort vers l'élargissement de la conscience. Quarante ans après sa naissance, le New Age se porte donc plutôt bien. C'est pourquoi il faut continuer à parler de lui.» (1)

Un constat et un souci partagés par l'Eglise catholique puisque, le 3 février dernier, deux Conseils pontificaux (culture et dialogue interreligieux) publiaient conjointement un document provisoire sur cette question. Dans celui-ci, les responsables de l'Eglise reconnaissent qu'il y a du vrai dans les critiques formulées par ce mouvement à l'égard de notre société, mais refusent les «réponses alternatives» qu'il tente d'apporter aux questions de la vie.

«Même s'il est possible d'admettre que la religiosité Nouvel Age répond, d'une certaine manière, aux désirs spirituels légitimes de la nature humaine, expliquent-ils, il est nécessaire de reconnaître que cette tentative s'inscrit (...) à l'opposé de la révélation chrétienne.» (2)

Mais, au fond, qu'entend-on par «Nouvel Age» et que lui reproche-t-on exactement? Est-il aussi dangereux que certains ne le prétendent? Et pourquoi suscite-t-il un tel engouement? A la première question, il n'est guère facile de répondre tant ce mouvement se présente comme un vaste fourre-tout, une sorte de catalogue proposant tout et n'importe quoi: astrologie, channeling, kabbale, orientalisme, réincarnation, spiritisme, mais aussi des produits alimentaires, des thérapies et des stages pour apprendre à se relaxer ou à se surpasser. Il ne s'agit donc ni d'une religion ni d'une secte, mais plutôt d'un mode de pensée, d'une disposition d'esprit qui envahit le monde entier, «un nuage qui change de forme au gré du vent».

Même s'il n'a ni fondateur, ni hiérarchie, ni gouvernement, ni structuration interne, ce mouvement n'en est pas moins tissé de valeurs et de visions communes, dont voici les six principales:
- Ce ne sont ni la foi ni la grâce divine qui sauvent, mais le savoir. Ainsi, la véritable spiritualité est-elle affaire de connaissance. (Gnosticisme)
- L'humanité va entrer «dans un âge nouveau de prise de conscience spirituelle et planétaire, d'harmonie et de lumière, marquée par des mutations psychiques profondes et par un renouveau de la spiritualité» (3) : l'ère astrologique du Verseau. (Millénarisme)
- «Chaque élément de vie contient de façon implicite la totalité et tend à un état d'harmonie avec tous les autres. Il faut donc aborder la réalité de manière globale et non fragmentée. Tout est en interconnexion.» (4) (Holisme)
- L'être humain et le cosmos forment un tout. Respecter la nature, c'est donc se respecter. (Ecologie)
- Le divin n'est pas une personne, mais l'expression la plus élevée de la conscience, la vibration la plus haute du cosmos. L'être humain, quant à lui, n'est qu'une simple vague de l'océan cosmique, une partie du Grand Tout. (Panthéisme)
- Il est impossible pour quelque spiritualité que ce soit d'accéder à une vérité totale et certaine. Toutes les religions et spiritualités se valent donc. A chacun de faire son shopping et de prendre dans le vaste marché du religieux ce qui lui convient le mieux pour son bien-être physique, psychique et spirituel. (Syncrétisme)

Avec un tel profil, on comprend que le Nouvel Age suscite tant d'interrogations et d'inquiétudes chez les théologiens romains. Allergique à toute construction dogmatique, ce mouvement culturel se base de plus sur la conviction que les grandes religions monothéistes (judaïsme, christianisme et islam) ont fait leur temps et doivent laisser place à une spiritualité sans frontière, dogme ou péché, une spiritualité libérée du fardeau de la culpabilité, aidant à l'épanouissement personnel en harmonie avec les énergies cosmiques.

Comme l’explique le philosophe Michel Lacroix, il y a, de fait, incompatibilité entre la foi chrétienne et la pensée New Age. “La conception de Dieu n’est, à l’évidence, pas la même", écrit-il dans “Actualité des Religions” d’avril dernier. "L’idée d’un Dieu personnel et transcendant est étrangère au New Age, pour qui il n’existe dans l’univers qu’une énergie impersonnelle. C’est en fin de compte, l’homme lui-même qui est Dieu. De leur côté, les techniques d’élargissement de la conscience popularisées par le mouvement sont abusivement élevées, par ceux qui les utilisent, au rang de pratiques spirituelles. Elles tiennent lieu de mystique. Enfin, il y a dans le New Age un désir effréné de repousser les limites, une aspiration à la toute-puissance, un obscur refus de la finitude qui, si l’on y réfléchit, frappent d’inutilité la venue du message chrétien.”(5)

Quelles que soient les mises en garde des théologiens romains, le Nouvel Age continue de susciter un réel engouement chez nos contemporains. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il répond à trois demandes contemporaines. La première est d’ordre existentiel: tout ce qui peut concourir à vaincre la souffrance, à trouver la sérénité et le bien-être, est particulièrement bien accueilli aujourd’hui. La deuxième demande est culturelle: l’Occidental se sent à l’étroit dans sa propre tradition; il a soif d’exotisme et regarde du côté des religions orientales et de l’ésotérisme. La troisième demande, enfin, est d’ordre philosophique ou idéologique: nos contemporains sont dans “l’attente d’une représentation totalisante du monde et de l’aventure humaine”(6).

Le Centre québécois de Consultation sur les Nouvelles Religions fait également remarquer que le Nouvel Age est un phénomène propre aux pays industrialisés de culture judéo-chrétienne. Cette spiritualité, confirme Michel Lacroix, “est adaptée à l’esprit quasiment nietzschéen de notre époque. Elle attire des individus qui se flattent de posséder un potentiel divin. Elle convient à une humanité grisée par l’individualisme, qui entend maîtriser sa vie intérieure et accéder motu proprio à l’expérience mystique grâce à d’infaillibles techniques.”(7)

Pas étonnant, dès lors, que son public cible soit davantage le bobo occidental – c’est-à-dire “le bourgeois bohème plutôt bien dans ses papiers mais mal dans sa peau” – que le sous-prolétaire chômeur.

Même s’il est limité à certaines couches de la population, le succès du Nouvel Age ne doit pas pour autant nous laisser indifférents. Car s’il y a des choses inacceptables dans cette nouvelle religiosité d’un point de vue strictement chrétien, il y en a également d’autres tout autant nocives pour l’être humain et la société. En effet, “le rêve de fusion et d’harmonie, cette nostalgie du Grand-Tout caractéristique du Verseau, risque de fixer dans la régression, d’enfermer dans un cocon et de faire oublier qu’il n’y a pas de croissance sans séparation”, explique le père Charles Delhez, rédacteur en chef de “Dimanche” (8). Or, les conséquences d’un tel repli sur soi sont graves, car il aboutit généralement à un désinvestissement total de la vie politique et sociale.

La mise en garde du Vatican, on le voit, n’est donc pas inutile, même si l’on peut regretter que les théologiens romains n’aient pas profité de l’occasion pour se remettre en question: pourquoi les propositions de l’Eglise ne semblent pas rejoindre “les exigences et les attentes des pèlerins de l’absolu”. “C’est bien de pointer les égarements éventuels des sociétés et des hommes, conclut Jean-Paul Guetny, mais cela ne dispense pas d’un regard critique sur sa propre vision des choses.” (9)

© La Libre Belgique 2003

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