Une opinion de Jean-Yves Huwart, journaliste, auteur, entrepreneur, fondateur de "Coworking Europe".


Des applications mobiles à la demande rendent le transport collectif intelligent de nouveau envisageable dans les milieux ruraux. Moins chers et plus écologiques, ces modèles partagés sont applicables à bien d’autres besoins de base, tout en gagnant en confort de vie.


Si vous avez eu la chance de passer des vacances en Turquie, en Amérique du Sud, ou quelque part en Asie, peut-être aurez-vous eu l’occasion de circuler dans un de ces minibus qui s’agglutinent habituellement autour des gares. Les chauffeurs démarrent quand la camionnette ou le van sont pleins, ou lorsqu’un passager achète toutes les places afin de partir rapidement. Appelés "Dolmus", "Colectivos" ou "Sheruts", selon l’endroit du monde, ces services autonomes suivent rarement des horaires réguliers. Ce mode de transport chaotique n’en offre pas moins, dans beaucoup de pays, une solution de mobilité fréquente et peu coûteuse aux habitants de territoires reculés dépourvus de transports publics. En Europe occidentale, l’usage de la voiture s’est démocratisé voici longtemps. L’attribution de concessions d’exploitation a, par ailleurs, remplacé ces services autonomes. L’offre de transport collectif dans les zones rurales ou périphériques s’est, dès lors, fortement raréfiée car peu rentable. Paradoxalement, en Wallonie, l’habitat a massivement migré vers ces mêmes espaces extra-urbains. Conséquence : le transport représente désormais 14,8 % du budget des ménages. Comme l’a rappelé la colère des "gilets jaunes", ce poste étrangle davantage le budget des ménages à faible revenu. Faute de solutions alternatives de mobilité dans les campagnes, le pouvoir d’achat des ménages diminue. La situation est-elle inextricable ? Peut-être pas.

De nouveaux transports partagés

Les "gilets jaunes", qui militent pour une diminution du coût de la vie, et les "gilets verts", qui prônent une société plus écologique, pourraient s’entendre sur des remèdes innovants communs. Des solutions numériques permettent aujourd’hui de diminuer le prix des transports en ajustant en temps réel l’offre et le besoin de mobilité. En Europe, Flexigo, en France, ArrivaClick, au Royaume-Uni, Door2Door ou Moia, en Allemagne, par exemple, testent des services de minibus à la demande couvrant les zones excentrées, délaissées par les lignes de bus régulières. Le fonctionnement est le suivant : les navetteurs notifient l’heure de leur déplacement et payent en ligne à l’avance. L’offre et la demande se trouvent en temps réel. Un algorithme génère un itinéraire économiquement optimal pour le chauffeur du minibus pour embarquer les différents passagers qui se sont signalés. Les minibus sont donc assurés d’être remplis et donc rentables. En périphérie parisienne ou dans le nord de l’Angleterre, ces services de transport à la demande intelligents améliorent déjà la fréquence des passages. Dans les zones testées, le transport en commun n’est plus limité à un bus par jour, rompant ainsi l’isolement des villages.

Modèle décentralisé

À ce stade, la formule décrite ci-dessus repose sur la création de services de minibus spécifiques. Mais l’offre de transport collectif à la demande pourrait toutefois se renforcer davantage en se décentralisant et en embrassant des modèles de partage. Les géants mondiaux de la mobilité à la demande, Uber, Lyft, Taxify (courses individuelles) ou du co-voiturage, comme le Français BlablaCar, opèrent déjà des millions de trajets chaque semaine. Jusqu’ici, ces derniers ne couvraient toutefois pas encore suffisamment les zones périphériques ou les trajets de moyenne distance. mais les choses pourraient changer promptement. Qu’on aime le groupe américain ou pas, le service "Pool" de Uber, par exemple, est aujourd’hui le service d’Uber qui connaît la plus forte croissance dans le monde. Au lieu de voyager seul dans une voiture Uber, le chauffeur prend d’autres personnes souhaitant se rendre dans la même direction, au même moment, et qui se signalent via l’application. Le fait de partager un véhicule "Uber Pool" diminue par deux le prix de la course pour chaque passager. Pas besoin d’un service de minibus ad hoc. L’offre naît du réseau de conducteurs (Uber, Lyft, Taxify ou autre) qui quadrillent la ville et, de plus en plus, les périphéries où les bus et les taxis n’allaient plus. Le développement d’un service à la demande groupé pourrait signifier, à terme, moins de voitures dans les rues. Même chose dans le domaine du co-voiturage. En 2017, BlaBlaCar a inauguré sa plate-forme BlaBlaLines. Ce service parallèle de la firme permet d’organiser le co-voiturage quotidien de personnes entre domicile et lieu de travail. Douze mois après son lancement, BlablaLines compte 400 000 utilisateurs en France. Dans le cas de Uber Pool ou de BlablaLines, la recette est la même : le partage en temps réel d’une ressource temporaire. Plus de transport collectif intelligent, c’est également moins de pollution atmosphérique et moins de stress quotidien dans les bouchons. Le modèle du co-voiturage intelligent peut d’ailleurs être étendu aux biens et produits, notamment sur le dernier kilomètre, section qui représente en général 50 % du coût total de la livraison. La pratique est encore trop peu répandue. Mais cela pourrait changer rapidement dans les centres urbains, en attendant de trouver le bon modèle pour les zones rurales.

Technologie et économie collaborative

L’exemple de la mobilité intelligente à la demande est une illustration que l’alliance de la technologie et des nouveaux modèles collaboratifs peut apporter des réponses structurelles aux préoccupations tant des "gilets jaunes" que des "gilets verts". Les réponses se trouvent sans doute dans l’adoption de nouvelles pratiques. À ceux que rebute l’idée de recourir aux services de start-up riches à millions basées hors d’Europe, des services locaux se développent aussi. En Wallonie, citons l’application de co-voiturage développée récemment par l’Université de Liège pour son personnel. Ou encore le service ComeOn, soutenu notamment par TaxiPost. Les Liégeois de Hytchers ont mis au point un service partagé de transport de colis qui comptabilise 4 000 inscrits. Et la réflexion ne se limite pas au transport. Le modèle des circuits courts pour l’alimentation et des livraisons partagées grâce à l’utilisation de plateformes en ligne appartiennent également à cette alliance de la technologie et des approches collaboratives. Les outils de commande intelligents réduisent les coûts de transport et donc, aussi, leur impact écologique.

La clé des défis environnementaux et celle de l’amélioration de notre pouvoir d’achat se trouvent peut-être sur le même trousseau. Avec, comme résultat, une amélioration de notre quotidien, moins cher et plus respectueux de l’environnement.

Titre original : L’alliance du numérique et de l’économie collaborative, réponse commune aux gilets jaunes et verts ?

1 Source : Iweps.

2 Source : Statbel.