Le pays du "plus jamais ça"

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Il est un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser." Chaque année, à la même époque, lors de la journée du 27 Nissan (cette année le soir du 1ier mai), date commémorative de la Shoah, une même question s’impose : le temps des pleurs et celui du rire qu’évoque l’Ecclésiaste, sont-ils les mêmes pour tous ? Question essentielle, car ce moment cardinal de la vie juive contemporaine ne trouve que peu ou pas d’écho dans le vaste monde. L’heure des pleurs pour les uns serait-elle l’heure de l’oubli pour les autres ? Loin s’en faut ! Car la mémoire de l’Holocauste n’est pas absente de la pensée occidentale. Une date spécifique y est même consacrée, le 27 janvier, anniversaire de la libération d’Auschwitz. Tout se passe pourtant comme si les commémorations du 27 janvier et du 27 Nissan suivaient leurs propres chemins, sans jamais se croiser. Comme si nos mémoires respectives de ce même passé nous séparaient les uns des autres. Comment la mémoire peut-elle être source de séparation ?

Cette interrogation nous renvoie à deux conceptions fondamentalement différentes de la mémoire. D’un côté la "mémoire souvenir", de l’autre la "mémoire existentielle". Le 27 janvier fait appel à la première, le 27 Nissan à la seconde. La "mémoire souvenir" invoque le passé de la Shoah pour honorer les victimes et les morts. La mémoire de la tragédie est une évocation de ce que l’Homme est capable de faire pour anéantir son prochain. A juste titre, tous les génocides y sont associés. Mais ce passé est irrémédiablement passé et c’est en cela qu’il est "souvenir". Le temps s’écoule et quelles que soient les douleurs, la vie reprend le dessus et est à nouveau célébrée. La mémoire du 27 Nissan n’est pas de cet ordre. Elle est "existentielle". Elle définit les fondements de l’existence juive présente. Tous les actes juifs d’aujourd’hui, qu’ils soient politiques ou religieux, en sont le résultat le plus direct.

Le récit biblique nous offre une vision de ce gouffre qui, avec le temps, sépare toujours plus ceux pour qui la mémoire est souvenir de ceux pour qui elle ne peut être qu’existentielle. Pensons à Loth et à sa femme, fuyant la ville ravagée de Sodome. Loth quitte la ville et suit son chemin comme le messager de Dieu le lui a demandé. Sa femme, quant à elle, se retourne, regarde en arrière et se transforme en statue de sel, figée pour l’éternité. Le Midrash raconte que Loth n’était que tardivement venu s’établir à Sodome mais que son épouse était une enfant du pays, une fille de là-bas. Entre ces deux-là, aucune comparaison n’est possible lorsque l’anéantissement se produit. Pour le premier, la destruction totale ne sera qu’un souvenir. Malgré la douleur, il continuera son chemin, résolument tourné vers l’avenir mais, dans le fond de son âme, sans identité forte. Pour la femme de Loth, c’est sa vie et son histoire qui se brisent sous ses yeux, les siens qui disparaissent. Elle n’a d’autre choix que de se retourner, de regarder en arrière quitte à se figer en statue de sel, signe d’une mémoire existentielle enracinée dans la destruction.

Le monde juif d’aujourd’hui n’est-il pas comme la femme de Loth, captif de sa mémoire mais existentiellement engagé par son passé ? Israël, dont la fête d’indépendance se célèbre une semaine après la commémoration de la Shoah, n’est-il pas le lieu du "plus jamais ça", existentiellement lié à la mémoire d’Auschwitz ? Il y a pourtant grave méprise, me semble-t-il, sur la signification de ce "plus jamais ça". De quel "ça" s’agit-il ? La réponse intuitive identifie le "ça" en question avec la Shoah. Israël serait le lieu refuge du peuple juif, le pays de l’extermination impossible. Analyse erronée bien sûr, car Israël est certainement l’endroit le plus dangereux pour le peuple juif. Le simple fait de la concentration d’une telle population juive sur une zone géographique si exiguë est un risque en lui-même. Alors de quel "ça" s’agit-il ? Pour le comprendre, revenons sur le choix de cette date du 27 Nissan. Elle marque l’anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie. Soulèvement qui n’entraîna ni victoire ni survie. Le ghetto fut finalement liquidé et tous furent massacrés. Mais la défaite se fit dans la lutte, différente donc de celle d’Auschwitz et des camps de la mort où la résistance n’était plus possible. La mémoire existentielle de la Shoah nous condamne à comprendre que "plus jamais ça" ne signifie pas qu’Israël est la garantie du non-anéantissement du peuple juif, mais plutôt que si tentative d’anéantissement il y a, celle-ci ne se fera pas sans lutte et sans combat. Israël n’est autre que le lieu où la modalité de la mise à mort du peuple juif telle que la Shoah l’a définie est impossible.

Pour Israël, se donner les moyens de lutter est une manière existentielle de vivre. La recherche de la paix n’est que secondaire car la Shoah a démontré que pour le peuple juif, une vie harmonieuse, paisible et empreinte d’un sentiment de sécurité ne garantissait en rien la survie. Ce savoir constitue le fil conducteur des politiques d’Israël. Ce pays ne recherche pas la paix comme d’autres nations pourraient le faire. Mais il est à l’affût de toute solution qui en elle-même garantit la possibilité, si besoin est, de se défendre et de résister. Finalement, ce n’est même pas de "sécurité" dont il est question, mais bien plutôt de se donner les moyens qui, quelles que soient les situations politiques et stratégiques, permettront de ne pas rester pieds et poings liés, impuissants face aux dangers. En ce sens, la situation de conflit - même permanent - est une option légitime pour Israël.

"Sache devant qui tu te tiens", écrivait le psalmiste. Savoir à qui l’on s’adresse est essentiel pour être écouté. La parole critique des pays occidentaux vis-à-vis de la politique israélienne d’aujourd’hui est importante et doit être entendue. Mais est-elle audible ? Pour se faire entendre, encore faut-il posséder les clés de la compréhension psychologique du pays et de ses habitants. Comprendre n’est pas justifier et les dérives et injustices du présent doivent être condamnées. Mais sans une perception plus juste du sens véritable du "plus jamais ça" - essence de cet Etat -, faisant percevoir à l’Occident que les arguments de "paix et sécurité" ne répondent pas aux craintes existentielles du pays, ces critiques et ces discours resteront lettres mortes. L’Occident est-il capable de se retourner pour comprendre ceux qui vivent intensément la mémoire de leur passé mais qui ne veulent pas pour autant être aveugle aux changements du présent et aux possibilités de l’avenir ?

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