Une chronique de Gisèle Verdruye, professeure de français dans une école secondaire. 

Chaque enseignant porte avec lui les paroles qu’on lui confie. Cette charge émotionnelle le pousse à s’impliquer un peu plus ; quitte à alourdir parfois un peu trop ses épaules. 

Il y a quelques jours, un de mes collègues a reçu un mail d’un parent d’élève qui l’informait du fait qu’il allait subir une opération. Lui, pas son enfant ! Il demandait à mon collègue d’avoir une petite pensée pour lui ! Il n’était pas question de parler de la situation de l’élève, d’un éventuel changement d’organisation qui pourrait influer sur l’enfant. Non, rien de tout cela ! Ce parent voulait juste parler d’un fait personnel et obtenir un peu d’attention !

Dans l’exploration des charges que les enseignants doivent exercer, et supporter, au jour le jour, on a l’habitude de prendre en considération toutes celles qui, bien sûr, touchent le domaine pédagogique. Sans avoir besoin de refaire une liste exhaustive, il est forcément question des préparations, des corrections, des surveillances d’examens, des rencontres avec les parents lors des remises de bulletins et ainsi de suite. Aujourd’hui, ils deviennent aussi les acteurs des changements d’orientation de leur établissement au travers de l’exercice périlleux du "plan de pilotage" : réunions hebdomadaires, comptes rendus pour informer les collègues, perspectives des changements à opérer. Il y a la mise en route officielle du travail collaboratif et la rédaction des rapports justificatifs. On attend également les enseignants lors des fancy-fairs et autres journées "portes ouvertes". Et quand l’école organise un grand spectacle, ils se doivent d’y paraître tant pour encourager les élèves que pour soutenir ce type d’initiatives sans lesquelles la vie d’une école serait plus morne.

Tous ces éléments relèvent de la pédagogie ; directe quand il est question de matières, de compétences et d’évaluations ; indirecte lorsqu’on se retrouve à promouvoir des projets qui permettent d’apprendre et de se découvrir autrement.

Tout cela aujourd’hui, le jeune enseignant y est de plus en plus préparé. Il jongle avec les grilles d’évaluation et surfe sur les planifications annuelles comme un vieux loup de mer. Rien de ce qui est programmé et soumis à réformes ne lui est étranger ! Ou presque !

Par contre, en ce qui concerne la partie plus relationnelle et affective de sa fonction, tout n’est pas toujours aussi bien balisé. Les études des futurs enseignants ont beau s’enrichir de plus nombreux cours sur la gestion du groupe-classe et de l’enfant (petit, moyen, ado…), le contact avec le terrain reste déterminant et peut tout faire basculer. Il faut apprendre à gérer les petites et les grandes crises, trancher dans les revendications de justice (gomme "empruntée" ou classeur lancé à toute volée), remettre l’église au milieu du village quand un regard a été interprété d’une manière ou d’une autre, écouter l’exubérant qui veut prendre la parole pour répondre à côté de la plaque, encourager le timide qui a compris à participer à la dynamique positive du cours, prêter une oreille neutre mais pas trop au récit des conditions de travail à la maison, suggérer diplomatiquement ou non des solutions d’organisation, jouer le rôle d’intermédiaire entre l’élève et le psychologue scolaire, apaiser les chagrins post-interrogations et relever les progrès enfin réalisés. Bien d’autres choses encore sont envisageables dans cet exercice d’équilibriste balançant entre du savoir à transmettre et des jeunes humains à gérer. Mais c’est là toute la beauté et l’intérêt de notre métier qui n’est pas un travail comme un autre !

Mais il est vrai aussi que l’écoute de l’enfant peut être lourde et compliquée à porter. Certaines situations nous poussent à nous impliquer un peu plus et nous alourdissent parfois un peu trop les épaules. Quand on rentre chez soi, cette charge est parfois simplement impossible à déposer, là, dans l’entrée, en attendant le lendemain. Comme un petit sac à dos bien arrimé, nous la conservons jusqu’à sa résolution. Et on accepte car les élèves sont notre raison de nous lever le matin.

Mais il va falloir veiller à ne pas trop bourrer le petit sac parce qu’il n’est pas fait pour ça !