Une opinion de Hans Bevers, Chief Economist chez Degroof Petercam et Céline Boulenger, économiste chez Banque Degroof Petercam.

Jusqu'à il y a cinq ans, l’idée de "pic pétrolier", était très populaire. En d’autres termes, le moment où la production pétrolière ne pourrait plus suivre la demande mondiale se rapprochait de plus en plus, ce qui aurait entraîné une forte hausse des prix du pétrole et menacé notre mode de vie. Mais comme c'est souvent le cas, les gens sur-interprètent le passé, sur-dramatisent le présent et sous-estiment l'avenir. Aujourd’hui, l’idée de pic pétrolier est complètement passée en second plan et a dû céder la place à la question du "pic de la demande pétrolière". Plusieurs forces structurelles suggèrent que cette évolution va s’intensifier.

Forces structurelles

Premièrement, le mouvement climatique était en pleine apogée avant la crise sanitaire. En effet, les "marches pour le climat" étaient devenues de plus en plus courantes et la transition écologique semblait être au centre de toutes les discussions. L’idée d’économie circulaire par exemple gagnait de plus en plus d’intérêt auprès de nos populations et de nos politiciens. La crise sanitaire et les mesures de confinement ont mis en pause les événements publics liés au climat, mais elle nous a aussi permis de prendre certaines habitudes qui vont aider à la transition climatique. On pense ici au télétravail, qui a fait ses preuves pendant le confinement, ou aux conférences en ligne qui remplacent les conférences en personne et diminuent le besoin de voyager pour le travail, mais encore à une envie de consommer local et de réduire notre surdépendance au commerce international.

Deuxièmement, les politiques (inter)nationales vont sans doute continuer à mettre la pression sur les compagnies pétrolières dans les années à venir. En effet, au niveau européen, la Commission Européenne a annoncé que son « Green Deal » ferait partie intégrante du plan de relance économique de l’Union. Cela veut dire que des mesures importantes vont être mises en place pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, un objectif fixé dans l’Accord de Paris. Les démarches pour imposer une nouvelle taxe carbone aux frontières de l’Union sont déjà lancées, les investissements publics dans les énergies renouvelables et les rénovations de bâtiment vont être renforcés, et les aides aux pays les plus dépendants aux énergies fossiles vont être multipliées par cinq pour les aider dans la transition écologique. Aux Etats-Unis, si Joe Biden gagne les élections présidentielles, on peut aussi prédire d’énormes changements dans les années à venir. Le plan climatique annoncé récemment par le candidat démocrate est extrêmement ambitieux et compte bien faire des Etats-Unis les champions de l’infrastructure verte. Il parle même d’un secteur de l’énergie qui serait "carbon free" d’ici 2035. Un plan qui fait trembler le secteur du pétrole américain.

Effet d'accélérateur

Troisièmement, cela fait maintenant quelques années que les énergies renouvelables et les technologies vertes donnaient du fil à retordre aux énergies fossiles. Cela parce que les coûts de production ont fortement chuté, leur permettant d’être compétitifs avec leurs semblables polluants. Les voitures électriques sont plus que jamais "à la mode" parce qu’elles coûtent de moins en moins cher et sont de plus en plus performantes. Mettre des panneaux solaires sur sa maison est aujourd’hui facile et rentable sur le long-terme, surtout si l’on peut revendre l’excès de production. Les avantages des énergies fossiles s’effacent au fil du temps alors que ceux des énergies renouvelables sont de plus en plus nombreux, rendant ces dernières plus populaires.

Enfin, à ces tendances s’ajoutent d’autres facteurs qui nuisent au marché du pétrole, tout comme l’avancée des nouvelles technologies et de la digitalisation de l’économie, la fin de "l’hypermondialisation", et la montée en force des investissements ESG.

Il n’est bien sûr pas question de proclamer que la fin du pétrole est arrivée. La demande de pétrole devrait normalement augmenter dans un avenir proche, à mesure que la reprise conjoncturelle se poursuit. En plus, ce n'est pas que le prix du pétrole ne puisse pas aller plus haut. Après tout, l'offre sur le marché du pétrole joue également un rôle important. Ne soyons pas non plus hypocrites et admettons que la substance noire a joué un rôle majeur dans les gains économiques que nous avons réalisés au cours des 150 dernières années. L’idée que nous voulons faire valoir est qu'il est fort probable qu’il n’y ait pas de retour en arrière et que la demande de pétrole s'affaiblisse structurellement, cela même si la relance économique bat son plein. La crise sanitaire crée simplement un effet d’accélérateur de ces changements structurels. Elle nous rappelle aussi que la préparation et la pro-activité sont des conditions nécessaires à la bonne gouvernance. En effet, la conscience collective a gagné en force, et un mouvement populaire et politique qui aurait pu prendre des années encore, est arrivé en quelques mois, cela "grâce" à la crise sanitaire qui nous a forcé à changer nos habitudes et forcé les gouvernements à choisir le type de relance économique qu’ils voulaient promouvoir dans un monde plus que jamais menacé par le changement climatique. Le pétrole (et surtout les lobbys qui le soutiennent) ne cédera pas comme ça, mais perdra de toute façon de plus en plus de terrain par rapport aux alternatives plus durables.