Philosophe, professeur à l'UCL

Un jour que Bernard Pivot le recevait sur le plateau d' `Apostrophes´ et qu'il lui demandait ce qu'est le bonheur, Raymond Aron répondit, tragique, qu'il y a des circonstances dans la vie qui font perdre tout son sens à ce mot. Propos bouleversant! Non seulement le bonheur serait difficile, ce que chacun sait, mais il pourrait même n'être qu'un mot vide de sens... Et pourtant, comment se départir de l'idée qu'on forme des projets, qu'on pose des actes, qu'on entreprend de joindre sa destinée à celle de quelqu'un d'autre, qu'à deux, on choisit d'avoir une descendance... pour être heureux? Qui n'a pas le sentiment intuitif que le bonheur est ce en quoi s'épanouit une vie humaine? En d'autres termes, si le bonheur n'a pas de sens, la vie de l'homme en a-t-elle encore?

Les Grecs avaient bien senti cette tension constitutive du bonheur: cette notion est chevillée à l'idée même de l'homme, mais on ne sait ce que c'est. Tout homme poursuit des fins, disait Aristote, et la fin ultime de toutes les actions d'un homme: voilà ce qu'on appelle le bonheur. Mais le bonheur n'est jamais le même pour plusieurs individus, ni d'ailleurs pour un même individu: le bonheur du stratège est dans la victoire mais c'est la santé que poursuit le médecin, et pour ma part je ne poursuivrai pas les mêmes objectifs selon que je serai pauvre ou malade. La solution d'Aristote aux difficultés liées à la notion de bonheur est à trouver dans ce que j'appellerais le sens du goût. A ses yeux, en effet, le bonheur réside dans l'action vertueuse, c'est-à-dire une action posée avec un sens de la modération qui permet d'éviter les extrêmes en privilégiant le juste milieu: la générosité se situe entre l'avarice et la prodigalité, le courage entre la lâcheté et la témérité, etc. Toutefois, ce juste milieu n'est pas une moyenne arithmétique: s'il suffisait de savoir calculer pour être généreux ou courageux, le bonheur serait à portée de main de tout qui sait: le bonheur serait une affaire de connaissance. Voilà pourquoi il convient d'agir avec mesure, modération, prudence, goût - qu'on songe à l'art du cuisinier qui est d'apprécier les doses...

On aura compris que cette conception du bonheur ne fait pas une place de choix au plaisir: le premier ne se réduit pas au second. Certes, le plaisir a sa place dans l'eudémonisme d'Aristote, dans la mesure où l'action vertueuse est un plaisir pour l'homme de bien, au point qu'un individu n'est pas vraiment vertueux s'il ne retire pas du plaisir de son action vertueuse! Mais en aucun cas, le plaisir n'est poursuivi comme une fin en soi. C'est ce qui permet de bien mesurer toute la distance qui sépare cette conception de la conception utilitariste du bonheur. Au XVIIIe iècle, Jeremy Bentham voulut entreprendre de rendre la morale scientifique: une morale scientifique serait indiscutable et la même pour tous. C'est ainsi qu'il affirmait que tout homme (comme tout animal d'ailleurs) recherche un maximum de plaisirs et évite un maximum de peines. Le bonheur devient dès lors une affaire de calcul: il est parfaitement quantifiable selon l'argent que chacun est prêt à dépenser pour obtenir tel plaisir ou éviter telle peine, et identifiable sur la courbe d'une équation.

C'est ce sens du juste milieu que nous avons perdu. Pour que le bonheur ait encore un sens, il faut admettre qu'il n'est pas quelque chose et qu'il n'est pas quantifiable. Dire qu'il n'est pas quelque chose, c'est accepter d'une certaine manière qu'il ne soit rien. Mais peut-être devons-nous apprendre à accorder de l'importance à ce qui n'est pas `quelque chose´ ? La difficulté du bonheur, cest qu'il est simple, plutôt que complexe donc analysable et calculable; c'est qu'il n'a pas de prix, et n'est donc pas achetable; c'est qu'il peut prendre des formes multiples, et n'est donc pas identifiable. La difficulté du bonheur, c'est qu'il est une humanité accomplie; - mais qu'est-ce qu'un homme?

© La Libre Belgique 2002