Une opinion de Jean-Louis Mignot, ambassadeur honoraire, ancien consul général de Belgique à Jérusalem.

Au sein de l’Union, les ennemis d’hier se sont réconciliés en apaisant la mémoire du passé. En Israël et en Palestine, les populations attendent de l’Europe qu’elle les aide de la même manière à reconstruire des liens violemment rompus.

Geoffroy d’Aspremont, consul général de Belgique à Jérusalem en 1947, envoyait le 8 novembre au ministre Paul-Henri Spaak un rapport décrivant l’attitude des Arabes face au projet des Nations unies de partition de la Palestine : "Les Arabes sont convaincus de l’impérialisme foncier des sionistes. Ils sont persuadés qu’un État juif gonflé par une immigration massive, fort d’une population intelligente, active et animée par une foi mystique, soutenu de plus par les puissants moyens financiers qui lui viendront du monde entier, cherchera fatalement à déborder des frontières qu’on lui assignera." Ce rapport devait contribuer à décider de l’attitude de la Belgique lors du vote de l’Assemblée générale de l’Onu deux semaines plus tard. Le diplomate semblait convaincu que l’établissement d’un État juif en Palestine provoquerait des conflits interminables. Cette perspective a dû être prise en compte pour comprendre l’abstention de notre pays lors du vote de l’Assemblée générale le 25 novembre. Lors du deuxième vote, le 29 novembre, la Belgique vota pour la partition. Geoffroy d’Aspremont indique que c’est la pression américaine qui a fait changer d’avis le gouvernement belge, car, selon ses dires, aucun président américain ne pouvait être élu s’il avait la communauté juive américaine contre lui.

Je cite ce rapport d’un de mes prédécesseurs à Jérusalem parce que dès le commencement de cette nouvelle étape des relations entre les peuples palestinien et israélien, on évoque une fatalité dans le mouvement d’expansion territoriale. Le prochain pas dans ce mouvement est à nos portes, car le plan de paix du président Trump inclut une annexion de "territoires palestiniens" à partir du 1er juillet prochain. La paix par annexion, la paix unilatérale. Un projet de paix par annexion nous heurte. Des condamnations politiques ont été faites comme ont été prises des initiatives politiques portant sur des sanctions.

Une comparaison pertinente ?

Le projet européen est sorti d’une guerre amorcée par une annexion, celle des Sudètes en 1938. L’annexion de cette région de Tchécoslovaquie avec des populations germanophones majoritaires fut entérinée par la France et l’Angleterre à Munich. L’Allemagne allait se contenter de ses nouvelles frontières et "l’Europe allait connaître ensuite la paix pour mille ans". La comparaison est-elle pertinente ? Le fait est que dans les mémoires il y a des liens qui se font autour de ce qu’évoque "annexion" dans notre histoire. La mémoire est quelque chose de mouvant. Il y a des glissements qui se font comme il y a des résistances à comparer ce qui n’est pas comparable.

Il y a des évolutions dans les esprits concernant les relations entre peuples, en particulier dans le cas du couple franco-allemand. Aujourd’hui, les narrations se font avec tous les belligérants. C’est ainsi que le "plus jamais ça" prend de la consistance. Nous avons fait de l’espace, dans l’Union européenne, pour les "nouveaux narratifs" des États membres nous ayant rejoints depuis 2004. Ils y décrivent les conflits qui les ont marqués entre 1945 et la chute du mur de Berlin. Ils transforment ainsi le récit européen, le rendant plus inclusif, même si la transformation de ce récit se fait laborieusement.

De nombreux échanges

Au titre de consuls généraux à Jérusalem nous avons organisé avec mon collègue français, pendant quatre ans, des rencontres entre écrivains palestiniens et israéliens. Elles répondaient à une demande d’espace de paroles, à la fin de la première intifada (1987-91). De telles initiatives avaient déjà été prises en pleine intifada. Les questions d’identité furent nombreuses au début des échanges. Du côté israélien, on insista sur la connaissance de l’Holocauste. Du côté palestinien, on demanda aux Israéliens s’ils avaient tenu compte de ce qui liait les Arabes de Palestine à la terre. À chacune et à chacun était donnée l’occasion de parler de ses pertes, mais tout le monde se rendait compte qu’on ne pourrait jamais tout dire sur celles-ci. Des récits étaient échangés. On en trouvait des semblables dans les manuels scolaires. Leur sens était-il fixé une fois pour toutes ? L’Union européenne a beaucoup travaillé sur les manuels d’histoire israéliens et palestiniens. Elle a été conduite, dès son origine et à cause de son origine, par un désir de mémoire, celui qui vous donne envie de vivre. C’est avec ce désir ressenti avec force en période de confinement et de déconfinement que l’UE peut contribuer aux efforts pour persuader les populations de la nécessité d’un changement de cap. "Non par altruisme, mais parce que le rapprochement avec l’ancien ennemi correspond aux intérêts nationaux des deux États", écrivait Valérie Rosoux à propos du couple franco-allemand. Dans ce cas, la voie à suivre a été de se remémorer le passé en apaisant son sens initial (l’affrontement d’ennemis héréditaires) et en intégrant un sens nouveau (le déchirement de peuples frères).

Le rôle de la Belgique

J’ai mentionné la résolution sur la partition de la Palestine de 1947 parce que c’est un repère central qui depuis lors marque toutes les générations de Palestiniens. La Belgique y a joué un rôle en votant pour la création de deux États. Elle a proposé dès le départ un modèle politique inspiré par le Benelux avec la participation de la Jordanie. Mais qu’a-t-elle fait pour que l’État arabe puisse exister en même temps que l’État hébreu ? Il y a des accords de coopération avec la Palestine, mais plus d’un projet est détruit par l’occupant israélien. Il y a des liens entre les sociétés civiles. Ils sont cependant fragiles compte tenu de l’évolution politique en Israël par rapport aux voix critiques. Un certain nombre de citoyens belges sont refoulés à l’aéroport de Tel Aviv sans autre forme de procès. Si la Belgique et l’Union européenne ne réagissent pas comme il se doit et comme il est de coutume dans les relations internationales en mettant en œuvre la réciprocité, la dignité restera absente de ces relations.

Notre pays a pris part à la décision collective de créer deux États. Il ne peut donc pas oublier qu’il a contribué au commencement du conflit israélo-palestinien. C’est un conflit, mais c’est avant tout une tragédie parce qu’il s’agit d’une réalité profondément humaine. Geoffroy d’Aspremont qualifiait de fatalité ce que nous allions observer comme annexions successives de terres de l’autre peuple. Devant nos yeux se déploie le plan politique du président Trump qui n’a rien d’une fatalité, mais relève bien de volontés humaines. Celles-ci ne sont pas toutes-puissantes. Face à elles se dresse une opinion publique résistant à l’injustice et à la complicité. En Israël et en Palestine une telle opinion publique est aussi présente. Elle attend des pays de l’UE qu’ils contribuent activement, comme ils l’ont fait entre eux en Europe, à reconstruire des liens violemment rompus suite à notre décision de 1947.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Annexion passive ?"