Opinions Une opinion de  Pierre Defraigne, d irecteur  exécutif du Centre Madariaga –Collége d’Europe, directeur général hr à la Commission européenne.


L’UE est aujourd’hui administrée, à partir des capitales, sans autre ambition que de préserver l’acquis communautaire. Jouable en soi, cette prétention tourne à la gageure face aux trois crises qui étreignent de plus en plus étroitement l’Europe : eurozone en déflation larvée et en divergence croissante entre le noyau allemand et la périphérie méditerranéenne; crises enchevêtrées du terrorisme et des réfugiés; montée des populismes et souverainismes jusqu’au risque de Brexit et de tension Est-Ouest sur les principes démocratiques mêmes de l’UE.

Il est sûr qu’à un moment donné proche, une de ces crises va provoquer un choc qui menacera directement l’intégrité de l’UE : Brexit, fin de Schengen, nouvelle crise financière et/ou souveraine au sein de l’eurozone, rébellion d’une Grèce surendettée et enjointe de "concentrer" les réfugiés loin de l’UE-27. Ainsi l’évitement du Brexit se dessine-t-il au prix d’un recul du projet européen.

Les dirigeants nationaux de l’UE n’ont pas la capacité politique d’anticiper ces chocs pour les prévenir; mais un choc pourrait les forcer à réagir et à braver leurs opinions publiques. Pour désenchantées qu’elles soient vis-à-vis de l’Europe telle qu’elle est, celles-ci n’en restent pas moins convaincues que dans un monde globalisé où la dimension des acteurs est décisive, il faut renforcer l’Europe. Etienne Davignon, dans une interview au "Soir", le 29 janvier 2016, en appelait à un "serment du Jeu de paume" entre les dirigeants européens résolus à se porter à la contre gîte. Ce moment est venu.

Casser une spirale et miser sur la demande

L’économie mondiale est en effet entrée dans une spirale de lent ralentissement qui trouve son origine d’abord à l’Ouest et ensuite en Chine, avec pour conséquence la débandade des pays émergents. A l’Ouest, la crise financière de 2008 n’a toujours pas été résorbée parce que ses causes profondes - le chômage structurel et les inégalités, l’hypertrophie financière et le niveau excessif de l’endettement - ne sont pas réglées. Leurs effets sont dissimulés par les émissions massives de liquidités par les banques centrales. Mais l’assouplissement qualitatif reste sans prise sur l’investissement réel, seul créateur d’emplois, faute de perspective de demande. Il aboutit surtout à nourrir à nouveau bulles immobilières et obligataires. La FED, après soixante mois de déversement de liquidités sur les marchés a pris le risque d’un relèvement des taux d’intérêts. Elle a ainsi déstabilisé davantage encore les pays émergents, Chine comprise tandis que la hausse des taux pourrait casser la timide reprise aux USA, déjà freinée par l’appréciation du dollar. En Chine, la reconversion de l’économie des exportations vers la consommation intérieure se heurte aussi aux faiblesses systémiques des marchés financiers et aux inégalités excessives qui contraignent la demande des ménages. En outre, au niveau mondial, la chute excessive du cours du pétrole, d’aubaine pour les consommateurs, se transforme en désastre pour l’industrie pétrolière elle-même et en menace pour la rentabilité des énergies renouvelables, avec à terme un impact négatif sur le climat.

D’abord le désendettement

Il n’y a pourtant, du point de vue européen, pas lieu de parler de chaos, mais d’un désordre organisé et donc maîtrisable par des choix politiques. La taille de l’économie européenne lui donne des marges de choix que nos Etats ont perdues. Les trois mots-clés du retour à un équilibre sont : d’abord le désendettement, ensuite la réduction des inégalités pour recréer de la demande solvable et enfin le retour à l’ambition du plein-emploi. Il s’agit de casser la spirale déflationniste de la compétitivité salariale qui, lorsqu’elle se généralise à tous les pays, n’alimente plus les profits que pour la spéculation et non pour l’investissement.

L’ambition du plein-emploi n’est pas une utopie du passé, mais un impératif politique d’aujourd’hui. La gabegie scandaleuse du chômage des jeunes mine nos démocraties dans leurs racines profondes : le travail reste en effet, avec la famille, le mode incontournable d’intégration dans nos sociétés. Exclure les jeunes du travail, et donc de la création d’une famille est une faute politique suicidaire pour nos sociétés. En outre, soyons clairs, les problèmes du terrorisme et des réfugiés se poseraient-ils dans les mêmes termes dans un contexte de plein-emploi ?

Menacée par son inertie

Il est trop facile d’invoquer la fatalité alors que la politique peut régler ce mal central de nos sociétés pourvu que l’effort - nécessairement radical - intervienne à tous les niveaux de pouvoir. L’eurozone seule pourrait relancer la demande en Europe tandis que l’action sur l’offre relève encore principalement des Etats et des régions.

L’Europe est avant tout menacée par son inertie et pourtant elle a le plus d’intérêt à prendre l’initiative. Tout se joue à travers l’articulation d’un budget fédéral financé par l’impôt sur les sociétés transnationales et par une taxe carbone, de manière à couvrir une mutualisation des dettes souveraines permettant leur restructuration ordonnée, et un financement européen de grands projets technologiques et de la défense, bien public européen par excellence. Car bien entendu, au-delà de la relance, il faut entretenir la croissance soutenable, par l’innovation, garante du progrès de la progressivité et de la compétitivité-hors-prix, par l’éducation, par la mobilité du travail et par une transformation de nos modes de production et de consommation, et d’abord énergétiques. Si l’Europe consent à cet effort de renouveau, elle sera en mesure de fédérer son action avec celle des Etats-Unis et de la Chine : une action trilatérale concertée permettrait d’inverser la spirale récessionniste qui s’annonce au niveau mondial.

Ne cédons pas au désenchantement. Il est malsain pour une société démocratique, qui a la maîtrise de ses choix, de se plaindre du chômage et du déclassement de ses classes moyennes, et absurde d’attendre le salut des seuls marchés. Prenons conscience des possibilités concrètes d’une politique active et éclairée au niveau européen. Il n’est d’issue aux trois crises qui étouffent et menacent l’Europe que dans l’unité politique du noyau fondateur autour de l’euro et de la défense, en vue d’organiser la relance économique, clé de tous les autres progrès.