Une carte blanche de Roger Koudé, Professeur de droit international, Titulaire de la Chaire Unesco "Mémoire, Cultures et Interculturalité" à l'Université catholique de Lyon.

Deux événements auront marqué cette année en cours, à savoir, en premier lieu, l’impact planétaire de la crise du Covid-19 qui met à nu les fragilités de toutes les sociétés, même les plus développées. En second lieu, il y eut l’indignation planétaire suite au meurtre inqualifiable de George Floyd, qui a suscité des questions jusque-là occultées : les contentieux mémoriels liés à la question spécifique de l’esclavage et de la colonisation.

Il est presque superfétatoire de dire que ces deux événements marquent une nouvelle ère qu’il faudra entamer avec une intelligence collective.

Pour jeter les bases d’une société démocratique, égalitaire et sécurisante pour tous après l’apartheid, Nelson Mandela et Desmond Tutu ont eu la clairvoyance de recourir au principe Ubuntu, tiré de la tradition humaniste africaine, pour restaurer l’humanité de tous, victimes et bourreaux. Pour Desmond Tutu, entre les solutions punitives et les amnisties générales, l’option restauratrice était la plus adéquate car elle allie à la fois les exigences de justice, de responsabilité, de paix et de réconciliation…

En effet, le principe Ubuntu exprime le fait de se montrer humain envers autrui : "Mon humanité est liée inextricablement à la vôtre" et "nous appartenons au même faisceau de vies". Desmond Tutu précise : "Un être humain n’existe qu’en fonction des autres êtres humains", ce qui est assez différent de "je pense donc je suis". Fondamentalement, cela signifie que "je suis humain parce que je fais partie, je participe, je partage". Et cette relation aux autres rend possible l’apprentissage permanent de sa propre humanité.

Le principe Ubuntu, qui invite à faire humanité ensemble et qui peut être décliné à partir du triptyque humanité-solidarité-écologie, offre des moyens crédibles pour relever les défis du monde contemporain.

Faire humanité ensemble revient à reconnaître une fois pour toutes que nous appartenons tous au même faisceau de vies et que le devenir du monde tient à la capacité des sociétés à préserver notre commune humanité, par le respect de la dignité et la valeur de la personne humaine. Aussi, l’indignation suscitée par le meurtre de George Floyd est-elle une preuve d’un malaise certain dans la civilisation. En effet, ce choc planétaire prouve pertinemment qu’"une injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout ailleurs, car nous sommes tous pris dans un tissu de relations mutuelles", pour reprendre Martin Luther King.

Pour préserver notre humanité

En réalité, l’idée de faire humanité ensemble n’est pas nouvelle ; elle a été développée à différentes époques, notamment la sympathie universelle avec le stoïcisme ou la fraternité universelle prônée par les religions et autres spiritualités.

Tel est aussi le sens de la Charte des Nations unies, proclamant leur "foi dans la dignité et la valeur de la personne humaine" partout dans le monde. Cette vision se décline également dans la Déclaration universelle des droits de l’homme qui tient lieu de charte éthique mondiale. Pour René Cassin, cette Déclaration n’est pas juste une protestation nécessaire de la conscience humaine en riposte aux atrocités inouïes de la Seconde Guerre mondiale. Elle est l’expression des aspirations permanentes de l’humanité, "celles sans doute des êtres déjà parvenus à un certain niveau de vie, de culture et d’exigences, mais aussi celles des centaines de millions d’êtres humains encore accablés par l’oppression, la misère, l’ignorance et commençant à prendre conscience des conditions nécessaires à leur dignité collective et individuelle".

Pour une solidarité agissante

Faire humanité ensemble revient à se rendre à l’évidence que nous sommes une communauté de risques, appelée à une solidarité mondiale agissante et pérenne. En effet, qu’il s’agisse du terrorisme, de la criminalité organisée, des guerres dites civiles aux conséquences multiples, de la crise migratoire, des pandémies comme le Covid-19, de la pauvreté et de la misère qui génèrent des violences endémiques, etc., ces défis montrent invariablemement que c’est ensemble que l’on peut agir efficacement.

La résolution 377 (V) des Nations unies (Union pour le maintien de la paix) résume bien cette approche et considère que la paix mondiale ne saurait se réduire à l’absence de la guerre. Assurément, une paix juste et durable dépend de l’observation de tous les buts et principes onusiens, particulièrement "du respect effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous, ainsi que la création et le maintien des conditions favorables au bien-être économique et social dans tous les pays".

Conséquemment, les Nations unies ne cessent d’inviter les États à l’action conjuguée et à la coopération internationale, "à intensifier leurs efforts individuels et collectifs en vue d’assurer des conditions de stabilité économique et de progrès social, en particulier par la mise en valeur des pays et régions insuffisamment développés". Cette vision renvoie in fine à un développement économique et social durable, responsable et solidaire pour le bien-être de tous…

Pour préserver notre planète

Faire humanité ensemble consiste à se rendre à l’évidence que nous sommes également une communauté de destins appelée à une responsabilité collective pour préserver notre planète, comme un lieu sûr. En réalité, la Terre n’est pas un butin de guerre mais plutôt notre demeure commune pour laquelle notre responsabilité est engagée collectivement. Aussi cette responsabilité collective nous confère-t-elle "le devoir de veiller sur la vie", pour reprendre S.B. Diagne, du fait de notre humanité même qui nous y oblige.

L’accord de Paris de 2015, premier accord universel sur le climat et le réchauffement climatique, s’inscrit dans cette logique de bon sens de laquelle dépend notre avenir commun. N’en déplaise aux climato-sceptiques et autres climato-souverainistes !

Face au défi écologique, la seule victoire souhaitable est celle de l’humanité même. Or, dans ce domaine comme dans d’autres, toutes les cultures sont des architectures de réponses à déployer avec intelligence à la "bourse internationale des valeurs" pour un véritable "rendez-vous du donner et du recevoir", comme nous y invite Senghor.

Titre de la rédaction. Titre original : "Le principe Ubuntu ou comment faire humanité ensemble : une voie crédible pour relever les défis du monde contemporain"