Le monde carcéral est dans une impasse. Le 25 mars 2009, 10 320 détenus peuplaient les 33 prisons belges, conçues pour 8 422 personnes. Les prévisions à fin 2009 sont de 11 000 détenus.

Le ministre de la Justice Stefaan De Clerck, avec son slogan électoral "Sterk in moeilijke tijden" et le ministre des Finances et de la Régie des Bâtiments Didier Reynders, avec celui de "Réinventons l’avenir" organisent "Prison Make" pour "tous les partenaires concernés par la construction de nouvelles prisons dans notre pays". Réinventer l’avenir dans des temps difficiles, c’est construire de nouvelles prisons !

Tous les partenaires concernés ? Pas vraiment. Ni les ex-détenus, ni les prisonniers ou leurs représentants, ni leurs familles ne seront entendus. Pas de débat non plus. Les partenaires concernés sont priés d’écouter les spécialistes de l’enfermement.

Si la population carcérale a littéralement explosé de 76 % depuis 1980 et augmente de 2 % chaque année, la solution magique est là : construire de nouvelles prisons ! Peu importe que spécialistes et syndicats avertissent sur l’insuffisance totale de ce plan.

Le "Masterplan pour les Prisons" prévoit la construction de 1 800 places dans sept nouveaux établissements d'ici 2012 et le remplacement de six prisons par de nouvelles en 2013-2015. Une mega-prison sera construite à Bruxelles sur l’ancien site de l’OTAN. A 150 000 € la cellule, le plan sera réalisé selon la formule "DBFM" (Design, Build, Finance, Maintain) : le privé fait les plans, construit, finance et entretient. Reste à l’Etat la location des bâtiments, l’entretien et la "fourniture" des prisonniers et du personnel. Pour faire digérer le programme, nos ministres clôturent le colloque par un buffet gratuit, payé par vous.

Les invitations à "Prison Make" sont calquées sur le "Wanted" des films américains. Une vraie culture gouvernementale ! On avait déjà subi le "Jailhouse Lounge" de Patrick Dewael, ancien ministre et actuel président de la Chambre à 16 000 €/mois, organisant son bal politique annuel sous ce nom, et ceci, indécence extrême, dans l’ancien musée-prison de Tongres, destiné à se transformer en prison pour 37 jeunes Le site du ministre a publié les photos de la bourgeoisie locale sablant le champagne dans les anciennes cellules

Tous ces petits jeux sont révoltants : une prison est avant tout un lieu de souffrance. Dans certaines ailes de la prison de Forest, on entasse 3 à 4 détenus dans des cellules de 9 m², enfermés 23 heures sur 24, matelas par terre, privés de soins élémentaires. Et la situation est encore plus critique dans l’annexe psychiatrique Mais nos ministres refusent d’en finir avec cette situation inhumaine, kafkaïenne et criminogène.

Ce n’est pas avec les mots que les ministres jouent mais avec la vie de 2 000 prisonniers "de trop". Ils marchandent la condition des détenus pour flatter leur électorat. En mars 2007, Mme Onckelinckx a signé un protocole autorisant le transfert vers le Maroc des prisonniers marocains, sans leur consentement. La surpopulation de certaines prisons marocaines atteint 600 % : une vraie solution à la surpopulation chez nous ! En mars 2008, on a imaginé le ballet des bateaux-prisons sur l’Escaut, possibilité jugée ensuite "trop chère", "pas assez sûre" et "d’infrastructure trop faible". Aujourd’hui, les Pays-Bas et la Belgique négocient le transfert de 400 détenus vers des prisons vides en Hollande.

Nos ministres semblent veiller sur notre sécurité et avoir tout sous contrôle. Ils ne réalisent pas combien est proche le "prison break" total. Nos prisons sont des bombes à retardement. En décembre 2008, le ministre de la justice Van Deurzen s’est vanté des expériences encourageantes de la nouvelle section spéciale à Bruges. Quatre mois plus tard, une émeute éclate et les détenus la détruisent entièrement. Au même moment, le syndicat CGSP tire la sonnette d’alarme, redoutant de "plus nombreuses émeutes de la population carcérale".

Un vrai débat de société est urgentissime, incluant tous les acteurs : les ex - détenus, les représentants des détenus et leurs familles, les éducateurs, enseignants, médecins, criminologues, psychologues et travailleurs sociaux, le monde syndical, policier, judiciaire et pénitentiaire. Il doit porter sur les vraies solutions et sur leur application rapide. Les raisons de la surpopulation carcérale et les remèdes pour sortir de cette spirale sont multiples et varient selon les régions.

Un médecin témoigne sur les patients psychiatriques incarcérés (10 à 15 % des détenus) : "Il y a de moins en moins de place pour les malades mentaux depuis la reconversion des lits psychiatriques. Je crains qu'une part de la surpopulation soit liée à la marginalisation progressive de malades qui ne peuvent trouver de place dans une société de moins en moins solidaire et qui ne peuvent accéder aux soins." Faut-il plus de prisons ou plus d’hôpitaux ?

La Région bruxelloise n’a rien à fêter pour ses vingt ans. Quatre des cinq communes les plus pauvres du pays sont bruxelloises. La conclusion pour la Belgique d’une étude sur les performances scolaires des élèves de 15 ans dans 57 pays est accablante : "Aucun autre pays industrialisé ne présente un fossé aussi grand entre les élèves issus de l'immigration et les autres, et les résultats obtenus par les élèves d'origine étrangère sont parmi les plus faibles du monde développé." Autre record : les prisons bruxelloises n’ont jamais été aussi pleines, à 119 %. Pour trois quarts des détenus, le père est chômeur, ouvrier, manœuvre ou inconnu. 45 % n’ont qu’un diplôme d’études primaires. 30 % n’en ont aucun. Où est le Masterplan pour créer des emplois dans les quartiers sinistrés de Bruxelles ? Ou de meilleures écoles ?

Et si, en fin de compte, messieurs les ministres, votre Masterplan n’était qu’une garantie d’Etat sur les bénéfices du bâtiment ?

"Prison Make", un colloque de Stefaan De Clerck et Didier Reynders au Bozar le 13 mai 2009.