Une opinion d'Eric Muraille, Alban de Kerchove d'Exaerde et Jean-Philippe Vielle Calzada, respectivement chercheurs en biologie et en sciences agronomiques (ULB et Laboratoire de la biodiversité de Mexico).


L’antispécisme, en divisant la nature entre une élite sensible, digne d’intérêt moral, et une vaste plèbe d’organismes "insensibles", foule du pied le concept le plus fondamental de l’écologie : l’unité fonctionnelle du vivant incarnée par les écosystèmes.

L’antispécisme s’oppose à la traditionnelle vision hiérarchique des espèces héritée des religions. Son père fondateur, Peter Singer, partit du constat qu’aucun humain ne devait être exclu de la communauté morale, ce qui nécessitait d’identifier une caractéristique qui soit présente chez tous sans exception. La capacité à souffrir, la sensibilité, étant également partagée entre tous les humains, elle constitua pour Singer le seul critère sélectif possible. Les preuves scientifiques d’une sensibilité chez l’animal l’amenèrent à conclure ceci : "Il ne peut y avoir aucune raison - hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur - de refuser d’étendre le principe fondamental d’égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces" (La Libération animale, 1975).

Déni

L’attention médiatique portée aux problématiques environnementales, liées en partie à la surconsommation de viande, conduit certains théoriciens de l’antispécisme à présenter celui-ci comme une solution rationnelle aux crises climatiques et écologiques. Dans une tribune parue sur le site du journal Le Monde, Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier et Pierre Sigler accusent les scientifiques d’être mal informés sur l’antispécisme, de craindre le dialogue et d’être "pris de panique" car "pressentant que l’antispécisme conteste leurs privilèges d’humains"… En fait, le déni par l’antispécisme de nombreux concepts bien établis en sciences du vivant ainsi que son positionnement moral suffisent à expliquer ce manque de dialogue.

De nombreux antispécistes, dont Lepeltier, introduisent au sein du vivant une frontière basée sur la sensibilité : "À partir de nos connaissances actuelles, on peut raisonnablement déterminer quels sont les animaux sensibles, c’est-à-dire les animaux qui doivent être inclus dans la sphère de considération morale." "On peut ainsi raisonnablement penser que les bactéries, les plantes, les champignons, les éponges, les moules, les huîtres et de nombreux autres organismes n’ont pas cette capacité."

Cette division entre une élite sensible, digne d’intérêt moral, et une vaste plèbe d’organismes "insensibles", foule du pied le concept le plus fondamental de l’écologie : l’unité fonctionnelle du vivant incarnée par les écosystèmes. L’existence de tout organisme vivant est nécessairement dépendante de très nombreuses autres espèces. Comment ne pas accorder une égale considération entre les oiseaux, les arbres qui les abritent et les insectes dont ils dépendent pour se nourrir ?

Soulignons ensuite que les fameuses "connaissances actuelles" sur lesquelles prétend s’appuyer Lepeltier sont loin de faire consensus. Au contraire, les biologistes partagent la conviction que toute forme de vie est sensible. Celle-ci est indispensable à une adaptation à l’environnement et à la survie. On a par exemple identifié grâce à des larves de mouche les gènes impliqués dans la transmission de la douleur et montré comment ils protègent ces larves du parasitisme des guêpes. Ces réactions ne sont pas de simples réflexes. L’existence d’états émotionnels de longue durée de type anxieux ou dépressif, pouvant affecter de manière mesurable les comportements, ont été mis en évidence chez la mouche. Par exemple, il a été montré que les mâles qui ne réussissent pas à avoir de partenaires sexuelles augmentent leur consommation d’alcool. Quant aux plantes, il existe une abondante littérature démontrant leur exceptionnelle sensibilité à l’environnement, leur capacité à s’adapter à ses fluctuations et même à les anticiper. Elles peuvent alerter les autres plantes de la présence d’un prédateur et susciter une réaction collective de défense, ou modifier leur comportement reproductif en fonction de la présence des membres de leur famille.

Négation des connaissances

On peut donc parler de sensibilité et même de comportements sociaux et d’intelligence adaptative chez les plantes. L’affirmation de Lepeltier que "de nombreux autres organismes n’ont pas cette capacité" fait donc l’impasse sur un vaste ensemble de connaissances. Face à ces arguments factuels, les théoriciens de l’antispécisme se retranchent généralement derrière des termes empreints de subjectivité. Par "sensibilité", ils feraient référence à la "sentience" : la capacité d’éprouver des choses subjectivement sur base des expériences vécues. Un terme utilisé en philosophie morale, mais quasi absent des études scientifiques. Car comment mesurer ce qui se définit par la subjectivité ? En défendant l’existence d’organismes vivants ne disposant pas de "sentience", réduits à une somme de comportements réflexes, Lepeltier renoue avec le concept d’animal-machine, présentant les animaux comme des assemblages de pièces et rouages, dénués de conscience.

Cette conception, née chez René Descartes au XVIIe siècle et prenant racine dans une vision anthropomorphique de la nature, est évidemment scientifiquement indéfendable aujourd’hui. L’antispécisme, en tant que philosophie morale, juge également la valeur des comportements individuels. La conférence de Lepeltier, "Faut-il sauver la gazelle du lion ?", est édifiante. La nature, trop cruelle, ne devrait pas être idéalisée. Il faudrait y combattre la souffrance, en y supprimant ni plus ni moins que la prédation. Lepeltier propose de produire une nourriture végane pour les prédateurs, de contrôler leur circulation et leur naissance et de les reprogrammer génétiquement… Ces propositions hallucinantes ne prennent absolument pas en compte le rôle bien établi des prédateurs dans la dynamique des écosystèmes naturels. Toute solution à la crise climatique et écologique devrait reposer sur des arguments rationnels et scientifiquement établis, propres à convaincre le plus grand nombre.

Véganiser la nature

Le projet défendu par certains antispécistes ne repose sur aucune vision écologique de la nature. Il ne vise pas à la préserver mais bien à la moraliser, ou plus exactement, à la véganiser. Les arguments moraux, si l’on s’inspire des leçons de l’histoire, sont inévitablement source de division, voire de conflit. Nous défendons donc l’idée qu’il serait plus profitable de mobiliser nos énergies à convaincre la communauté internationale d’imposer le respect de l’intégrité des écosystèmes naturels et la diminution drastique de la consommation de viande en raison de leurs importances respectives scientifiquement bien établies pour notre survie et notre santé à tous. Et non pour des raisons morales.