Une opinion de Claude Demelenne, journaliste-essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche.

À neuf mois du scrutin de mai 2014, le PS a une peur bleue du PTB. Une partie de sa base est séduite par ce parti de gauche "décomplexée". Malgré la popularité de super Elio, le PTB peut faire mal aux socialistes. Les troupes de Paul Magnette sont sur les nerfs. Le PS est contesté sur sa gauche. Par un vrai parti, structuré, doté d’un centre d’études reconnu et dont les jeunes dirigeants se sentent comme un poisson dans l’eau sur les plateaux de télévision.

Le Parti du Travail de Belgique (PTB) a réussi sa rénovation. Il a rompu avec sa rhétorique marxiste-léniniste et sectaire des décennies 1980-1990. Présent dans tous les mouvements sociaux, il privilégie l’action concrète sur le terrain. Finis les appels à la révolution et à la préparation du "Grand Soir". Le PTB s’est repositionné dans le paysage politique. Il n’est plus une formation d’"extrême gauche". Plutôt une gauche sans complexe, refusant la guimauve social-libérale.

Le PTB a fait son entrée dans une série de conseils communaux. A Seraing, il est devenu le second parti (14,1 % des voix, 5 élus), devant le MR. Il montre également le bout du nez à Herstal (14 %, 4 élus), Liège (6,4 %, 2 élus), Flémalle (6,8 %, 1 élu), La Louvière (4,9 %, 1 élu), Molenbeek (4,5 %, 1 élu), Charleroi (3,4 %, 1 élu), etc. Dans les sondages, le PTB dépasse le seuil des 5 % en Wallonie.

S’il fait son entrée au Parlement, l’an prochain, ce serait une petite révolution… pour le PS, habitué à disposer d’un monopole, à gauche. Ce qui gêne Paul Magnette&Co, c’est le style du PTB. La nouvelle génération de ses cadres n’a plus rien à voir avec les communistes "le couteau entre les dents". Raoul Hedebouw, le porte-parole du PTB, fait penser à Jean-Luc Mélenchon. Avec une nuance importante : il est beaucoup plus décontracté, voire charmeur, que l’ex-socialiste français dont l’agressivité et une certaine vulgarité rebutent une partie de son électorat potentiel. Dans un gouvernement de coalition avec la droite, le PS limite vaille que vaille les dégâts. Mais après un quart de siècle de présence ininterrompue au pouvoir, il n’a pu empêcher l’effritement du "modèle social" belge.

Un quart des pensionnés et un quart des enfants, en Wallonie, vivent sous le seuil de pauvreté. Plus de 190 000 Belges ont deux emplois, condition indispensable pour boucler leur fin de mois. Le nombre de minimexés explose. La dégressivité des allocations de chômage va plonger des dizaines de milliers de sans-emploi dans la précarité.

Le PTB met le doigt où cela fait mal quand il critique l’argumentaire des socialistes qui répètent : "Sans nous, ce serait pire." Aujourd’hui, la participation du PS au pouvoir, c’est l’opium du peuple. Cette participation anesthésie le mouvement social. Si les mesures d’austérité décidées par Di Rupo Ier avaient été prises par un gouvernement libéral pur jus, il est peu douteux que la base socialiste, encouragée par ses leaders, aurait multiplié les actions de "résistance à la méchante droite qui affame le peuple".

La nature a horreur du vide. Dès lors que le PS mène une politique centriste, il n’est pas illogique qu’un nouveau parti de gauche s’implante sur la scène politique. Le PTB casse le consensus mou qui caractérise la vie politique francophone. Il peut servir d’aiguillon à une social-démocratie en panne d’idées. La gauche a besoin de débats idéologiques comme de pain. On est aujourd’hui loin du compte. Le PTB est un caillou dans la chaussure de Paul Magnette. Il pourrait grignoter une partie de l’électorat socialiste en Wallonie et à Bruxelles. Certains socialistes ont perdu le contact avec les "vrais gens". Ne reste plus dès lors qu’un discours minimaliste - "nous avons sauvegardé l’index…" - qui déçoit le peuple de gauche. Du pain béni pour le PTB, prêt à plumer la volaille socialiste ? Possible. Mais ce parti aura fort à faire pour endiguer le réflexe du "vote utile" en faveur du principal parti francophone, seul capable - dixit le Boulevard de l’Empereur - de résister à "l’ogre flamingant".

Claude DEMELENNE

Journaliste- essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche.