Une opinion de Lionel Francou, chercheur en sociologie à l'UCL


Voyant leur correspondance leur échapper, deux passagers prennent à partie une travailleuse de la SNCB. Une scène qui n’a rien d’extraordinaire, elle illustre le quotidien du voyageur du rail. Est-ce une fatalité ? Ou la faute de l’immobilisme des politiques ?


Ce texte a commencé à prendre forme sur un quai de gare bondé, après une énième correspondance ratée, ce jeudi 10 novembre 2016.

Gare d’Ottignies. Un nœud important du réseau ferroviaire, où ont lieu (si tout se passe bien) de nombreuses correspondances vers Bruxelles, la Flandre et le reste de la Wallonie. Un centre technique aussi, où s’affairent des ouvriers et des équipes de nettoyage. A quelques dizaines de mètres des quais, se trouvent des trains sur lesquels s’appliquent des travailleurs aux petits soins, reconnaissables à leurs habits fluorescents.

Voie 3. Sur le quai d’où partira le prochain train pour Louvain-la-Neuve, la sérénité et les occupations constructives sont absentes. Les dizaines de personnes qui viennent d’arriver ont froid, ou cela ne devrait pas tarder. Le train censé les amener à leur destination finale est parti sous leurs yeux, à cause d’un léger retard de leur train précédent, les condamnant à une nouvelle phase d’attente non justifiée et semblant tout aussi peu justifiable. Une situation anormale mais terriblement habituelle pour les voyageurs. Une travailleuse de la SNCB, vraisemblablement rattachée à la gare, est prise à partie par deux passagers. Pourquoi le train pour Louvain-la-Neuve est-il parti au moment même où arrivaient de Bruxelles, avec un léger retard, des voyageurs censés y embarquer ?

Face à ces deux hommes qui cherchent à comprendre et à faire entendre leurs plaintes, la travailleuse de la SNCB semble porter sur ses seules épaules le poids des errements des politiques du rail de ces dernières décennies. Les hommes expliquent leurs points de vue et leur incompréhension. Brièvement, ils discutent entre eux. "Ils ont les technologies pour savoir qu’on arrive et nous attendre…", dit l’un d’eux. Mais les regards et les reproches se retournent rapidement vers la travailleuse, qui joue un rôle d’interface entre les responsables de cette situation et ses victimes désabusées. Elle tente d’expliquer les raisons de cette situation : "Avant on pouvait retenir le train, mais ça, c’était avant, maintenant c’est Infrabel qui décide, c’est séparé…" , donnant ce faisant l’impression de se justifier.

Colère et ressentiment

Autour de ce trio, un public agglutiné, qui partage très probablement le ressenti et l’incompréhension de ces deux voyageurs. Un homme âgé d’environ 30 ans explique à ceux qui l’accompagnent que le projet de RER (réseau express régional) est plus vieux que lui. Il se plaint que la Belgique investisse moins dans ses infrastructures que des pays qu’il énumère et qui ne sont pas connus pour leur PIB élevé, au contraire. Il suggère ensuite de s’en prendre directement à l’intégrité physique des responsables politiques (je vous épargne les détails). La colère et le ressentiment électrisent l’atmosphère.

Progressivement, la situation se détend, la discussion, nécessaire pour donner un sens à ce qui est vécu et pour calmer les esprits, se poursuit entre les deux hommes et celle qui a dû endosser, bien malgré elle, la fonction de représentante de la SNCB, à même d’encaisser les coups portés à l’institution. Entre-temps, une autre travailleuse de la SNCB rejoint sa collègue. Quelques instants plus tard, une femme arrive sur le quai, particulièrement remontée, elle les invective toutes les deux, prenant pour témoin le public présent en nombre, criant : "C’est une honte." Ou : "C’est inacceptable." La deuxième travailleuse de la SNCB se montre moins patiente, elle enjoint la femme à se plaindre "plus haut" , elles ne peuvent rien y faire, de toute façon. Cette invitation à écrire des plaintes réactive la discussion, les deux hommes interviennent à nouveau. L’arrivée d’un flot d’adolescents, probablement en sortie scolaire, mettra un terme à cet échange aussi vif qu’improvisé.

Une invitation à devenir immobile ?

L’expérience du voyageur du rail, d’autant plus s’il a la malchance d’être navetteur, est forte en émotions. Il est à fleur de peau. Il n’en peut plus de ces dysfonctionnements sans coupables, de ces plaintes sans écho, de ces agents de terrain qui ne peuvent rien lui apporter, si ce n’est de l’écoute ou du réconfort, à condition qu’ils aient encore la force de le faire, ou d’essayer, tant bien que mal.

Le voyageur continue de se faire trimballer de gauche à droite sur le rail, à défaut de pouvoir compter sur une arrivée à destination certaine et ponctuelle. A force, certains perdront leur job, se feront fusiller du regard par leur professeur, seront refusés à l’entrée d’un examen, d’un rendez-vous médical, d’un entretien d’embauche… Ou devront prendre un, deux, trois ou même quatre trains "plus tôt", pour avoir une chance d’arriver "à l’heure", pour peu que ce soit seulement possible…

Combien ont à nouveau dû se jeter dans la fosse aux lions dès ce lundi matin pour cinq nouveaux jours de calvaire potentiels ? Ceux qui le pourront s’achèteront une voiture, contribuant à envahir plus encore les espaces publics urbains et à accroître des embouteillages déjà massifs ainsi que la pollution de l’air dont on connaît les effets sur notre santé. Ou bien ils prendront un abonnement Tec, en croisant les doigts pour que cela suffise…

L’immobilisme de nos gouvernements en matière de transports publics collectifs est-il une invitation à devenir nous-mêmes immobiles ?

© Philippe Joisson