Une carte blanche de Yves Patte, sociologue, entrepreneur.

Il y a une douzaine d’années, j’enseignais les sciences sociales à Anderlecht. Mes classes étaient composées d’élèves de cultures, d’origines et de religions diverses.

On était trois ans après les émeutes des banlieues parisiennes (2005). Et Anderlecht avait connu quelques nuits d’"émeutes" et de confrontations entre des jeunes qualifiés par la presse, d’une part, de "Belges" et, d’autre part, d’"immigrés".

Sur les émeutes en France, Alain Finkielkraut avait déclaré : "On voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau social. […] Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’islam. […] Il s’agit d’une révolte à caractère ethnico-religieux." Toute l’extrême droite française suivait cette vision des événements, ainsi qu’une bonne partie de la droite. Et c’est une question qui revenait très souvent en classe : certains s’insurgeaient contre cette stigmatisation basée sur l’origine, la couleur de peau, la religion ; alors que d’autres avouaient penser que c’était "toujours les mêmes qui posaient problème". Comprenez, comme pour Finkielkraut, "les Noirs et les Arabes".

C’était l’occasion de mettre en œuvre les concepts des sciences sociales ! J’enseignais les travaux de sociologues comme S. Beaud, M. Pialoux, L. Mucchielli ou G. Mauger qui avaient travaillé sur les bandes de jeunes, les violences urbaines, les milieux populaires et l’immigration. Et à coups d’enquêtes de terrain et de tableaux statistiques, on voyait que les violences urbaines étaient propres aux milieux les plus précarisés, quelle que soit leur couleur de peau ou leur religion. La variable sociale était plus importante que les variables ethniques ou religieuses.

C’était important à mes yeux, parce que cette approche sociologique (très classique) permettait de lutter contre les clichés racistes.

Avancer entre deux camps

Fast Forward… Dans le dernier numéro du Monde diplomatique, S. Beaud publie, avec l’historien G. Noiriel, un article intitulé "Impasses des politiques identitaires". Les deux auteurs interrogent le langage "racialisant" enfermant les jeunes révoltés dans une identité, dans une représentation du monde social "binaire et ethnicisée". Ils rappellent que les enquêtes sociologiques, statistiques ou ethnographiques montrent que les variables sociales et ethniques agissent toujours "de concert", mais que la classe sociale reste "le facteur déterminant autour duquel s’arriment les autres dimensions de l’identité".

Beaud et Noiriel renvoient dos à dos les tenants d’une lecture raciale et décoloniale, occultant les facteurs sociaux, et les tenants d’une lecture "républicaine" niant la réalité de la ségrégation raciale. Et ils soulignent qu’il est difficile, aujourd’hui, de défendre un travail autonome, entre ces deux camps.

Il n’en faut pas plus pour que l’article déchaîne les invectives des tenants d’une lecture très "raciale". Sur Twitter, l’Observatoire des inégalités, dont S. Beaud fait partie du Conseil scientifique (avec tout un ensemble d’autres sociologues renommés : Mucchielli, Méda, Paugam, Maruani…), relaye l’article. Et tombe sous le feu des critiques : "Supprime !", "Honteux", "Renommez-vous Observatoire des inégalités entre blanc•hes". Rokhaya Diallo tweete "Quelle honte de relayer ça !" Et Le Monde diplomatique est qualifié de "torchon d’extrême droite" (!!?!).

Les sociologues dont le travail permettait de déconstruire le racisme, il y a dix ans, sont aujourd’hui sous les critiques d’un antiracisme qualifié de "racialiste". Les arguments qu’on pouvait opposer, il y a dix ans, aux "identitaires de droite" nous exposent aujourd’hui aux invectives des "identitaires de gauche". C’est, je crois, quelque chose qui doit inquiéter toute personne qui veut lutter contre le racisme, les inégalités et la domination, avec les outils des sciences sociales.

Un autre sociologue, hélas récemment décédé, D. Lapeyronnie, qui a beaucoup travaillé sur les mouvements sociaux, l’immigration et les classes populaires, parlait du "social ignoré" : cette volonté de désocialiser les émeutes, de renvoyer les dominés à leur particularisme, et de ne pas accepter l’explication sociale.

Bien sûr, les sciences sociales doivent évoluer. Et peut-être que la couleur de peau, en tant qu’objet de perception sociale et qu’élément structurant l’altérité, n’a pas eu toute l’attention qu’elle aurait dû avoir, pour rendre compte du vécu de celles et ceux qui sont constamment renvoyés à cette couleur de peau.

Mais il importe que cela puisse rester des outils d’émancipation, qui n’enferment pas dans une identité. Au contraire, ils doivent permettre de penser cette identité, au sein d’une structure sociale. Et ces outils doivent pouvoir être partagés sereinement par les sociologues, des plus "grands" chercheurs et chercheuses dans le Monde diplomatique jusqu’aux plus "petits" profs du secondaire devant leurs élèves en pleine construction identitaire…