Le règne des certitudes

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GILLES DAL

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Le règne des certitudes
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Gilles Dal, docteur en histoire, auteur de «La frustration reine. Essai sur la société funambule» (Elytis Ed., 2001). (1)

Quand on ne comprend rien au présent, on le compare au passé: cette règle d'or vaut plus que jamais avec la guerre en Irak. Alors que les passions se déchaînent et que tant de visions du monde s'opposent, alors qu'un chaos possible est à nos portes et que les commentateurs s'arrachent les cheveux pour trouver des grilles d'analyse à une situation internationale difficilement décryptable, flotte dans le canal médiatique une logorrhée faite d'anathèmes et de jugements péremptoires, qui ne s'encombre d'aucune nuance: il faut être pour ou contre la guerre, avancer pour justification à sa position deux ou trois idées basiques, s'y tenir, et rester sourd aux points de vue adverses.

Partisans comme opposants à la guerre font en effet preuve d'une conviction inquisitrice pour défendre leur point de vue: le règne des certitudes a manifestement pris le pas sur le doute et l'esprit critique; l'heure semble aux vérités révélées et aux déclarations de bonne conscience, plus qu'à la discussion et aux échanges d'arguments.

Pour les (très nombreux) opposants à la guerre, l'empire américain ne serait mû que par un méprisable appât du gain, par la perspective d'une mainmise complète sur les champs pétrolifères irakiens, et par les chantiers futurs de reconstruction du pays qui draineront des milliards de dollars. L'humanisme, le respect des peuples et le rejet du cynisme marchand imposeraient donc une attitude d'opposition ferme à la guerre.

Ce point de vue, le plus commun à l'heure qu'il est, est rejeté par une poignée d'intellectuels pour lesquels la démarche pacifiste ne mène à rien d'autre qu'au maintien du régime de Saddam Hussein, lequel n'est - c'est peu de le dire - pas le meilleur garant de l'humanisme et du respect des peuples. Pour ces intellectuels, l'opposition à la guerre relève donc, au mieux d'un pacifisme niais, au pire d'une conception égoïste de l'ordre du monde, pour laquelle tout équilibre, fût-il fait d'oppression et d'horreurs, vaut mieux qu'une guerre.

Tout à leur logique, les opposants à la guerre omettent sciemment que l'entourage de George W. Bush est constitué d'intellectuels partisans de l'interventionnisme militaire pour des raisons qui, pour discutables qu'elles soient, ne sauraient être réduites au simple goût du pétrole: les faucons de la Maison Blanche disent en effet défendre une forme d'universalité des droits de l'homme, en prétendant remplacer d'actuelles dictatures par des États de droit, par la force s'il le faut.

A ceux qui réfutent cet argument en arguant, par exemple, de l'inaction américaine en Corée du Nord, les partisans de la guerre répondent que ce pays est le prochain sur la liste, et que suivront ensuite une série d'autres dictatures, cette guerre d'Irak n'étant qu'un «prototype». Quant aux partisans de la guerre, ils omettent sciemment que la libération du peuple irakien n'est sans doute pas la première préoccupation de la Maison Blanche, et qu'il existe plus que probablement des raisons peu glorieuses pour lesquelles c'est l'Irak, et non une autre dictature, qui constitue la cible de cette première guerre préventive mondiale: comment, en effet, qualifier autrement un conflit qui suscite des manifestations simultanées réunissant chaque fois plusieurs centaines de milliers de personnes à Paris, à Londres, à Madrid, à Berlin, à Rome, à New York, à Los Angeles, à Moscou, à Peshawar, à Istanbul, à Amman, au Caire?

Une guerre suscitant une conscience mondiale et concernant chaque citoyen (très rares parmi les six milliards d'hommes sont ceux qui n'ont pas d'avis sur la guerre) mérite assurément le titre de guerre mondiale.

Cette mondialisation de l'indignation, la simplification à outrance des points de vue qu'elle draine, le campement de chacun sur ses propres positions sont de bien mauvaises surprises à l'heure où les effets conjugués de l'instruction obligatoire et de la diversité des sources d'information auraient pu être considérés comme des garde-fous efficaces aux certitudes et aux invectives blessantes. La réflexion, l'esprit critique, l'effort de compréhension du point de vue adverse ne semblent en effet pas les grands gagnants de la situation, tant fleurissent de part et d'autre de l'échiquier du débat des arguments qui ne font pas honneur à la cause qu'ils défendent.

Pour prendre un exemple (et nous en revenons à la première phrase de cet article), on n'a jamais entendu autant de références à Hitler pour défendre tout et son contraire: les uns, pour justifier leur approbation des frappes, expliquent que si la Société des Nations avait destitué Hitler en 1933, les tragédies de la deuxième guerre mondiale auraient pu être évitées; les autres, pour justifier leur désapprobation des frappes, comparent l'action américaine à l'invasion de la Tchécoslovaquie par Hitler en 1939, et dénoncent les visées expansionnistes qu'elles préparent.

Les références à Hitler ne s'arrêtent pas là. On se moque de l'illuminé Saddam Hussein qui, pathétiquement terré dans son bunker, annonce qu'il vaincra (comme... Hitler en 1945), et on ridiculise les envolées lyriques de Bush Junior sur sa foi qui le pousse à agir comme il le fait: sa certitude messianique de défendre une cause juste, ses envolées sur la supériorité du peuple américain sont comparées par certains - ce qui est peu glorieux - au discours hitlérien. On le voit: les choses se compliquent, et tout commence à se dire. Tout et n'importe quoi.

Churchill disait que la première victime d'une guerre était la vérité; son adage reste vrai pour cette nouvelle guerre d'Irak, à cette nuance près que les procédés de manipulation utilisés de part et d'autre sont tellement grossiers qu'ils influent finalement peu sur les esprits: Bush n'a rallié personne à sa cause en se réclamant de Dieu (d'autant que le Vatican et même sa propre église, l'église méthodiste, se sont déclarés opposés à cette guerre); quant à la crapule qui se dit encore chef de l'Etat irakien, ne lui faisons pas l'honneur d'expliquer en quoi son discours est mensonger.

Curieuse situation, en fin de compte: nous, citoyens, sommes plutôt sourds aux arguments échangés (peu d'entre nous ont changé d'avis après un discours ou un article), nous ne semblons globalement pas dupes des informations, mais nous avons tous un avis. Il faut être pour ou contre la guerre: un impératif citoyen, paraît-il.

© La Libre Belgique 2003

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