Depuis notre indépendance, près de 70 pays ont disparu. Doit-on s’inquiéter devant le vide fédéral qui s’incruste ? Une chronique de Xavier Zeegers.

Dans 126 mois, notre pays devrait fêter son bicentenaire. Cela semble loin mais si l’on songe à festoyer pour l’occasion, alors il faut déjà y penser en haut lieu. Est-ce le cas ?

Qui se souvient encore des dissidents soviétiques d’il y a cinquante ans ? L’historien russe Andreï Amalrik était de ceux-là. Interdit d’enseigner, il purgea une peine au goulag étant condamné comme "indigne de la confiance du peuple", avant d’être expulsé en Hollande. Il publia aussitôt en France un ouvrage au titre choc : L’Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ? Il envisagea donc l’impensable, survenu à peine un lustre plus tôt que la réalité. Aux J.O. de la lucidité, il est donc médaillé d’or ; l’argent étant pour Emmanuel Todd avec La Chute finale en 1976, et le bronze pour Hélène Carrère d’Encausse et son Empire éclaté paru en 1978. Bernard Pivot n’invita à Apostrophes aucun de ces auteurs lors de leurs publications respectives. "Avoir raté un tel podium fut mon plus grand ratage professionnel", dit-il. On lui pardonne volontiers.

Peut-on pasticher Amalrik avec cette question sacrilège : la Belgique survivra-t-elle jusqu’en 2030 ? (Et au-delà…) J’espère pouvoir un jour saluer l’avènement de notre première reine, et ensuite (why not ?) assister au couronnement de Charles d’Angleterre, si Dieu me prête vie. Je ne suis certes pas partisan d’une monarchie qui incarnait naguère le pouvoir absolu, prétendument divin, que par bonheur nous n’avons jamais connue. La nôtre, constitutionnelle, fait partie des États de droit les plus démocratiques au monde, véritables remparts contre les dérives totalitaires. Mais il faut rester vigilant. Or j’ai en tête les mots cruels de Lionel Vandenberghe, ex-président du Comité du pèlerinage de l’Yser : "Nous n’avons jamais été heureux ensemble, alors actons cela enfin !" Ce qu’au fond nous fîmes en douceur au fil du montage de notre lasagne institutionnelle, soupe amère où d’évidence l’on s’enlise. Très indigeste, mais paraît-il étant l’huile de notre Constitution en foie de morue. Dès 1961 elle s’articula autour d’un axe, une "frontière linguistique", administrative, mais qui devint de facto d’État. Datant de l’Empire romain, elle sépare les mondes latin et germain. "Elle aurait pu être une tirette mais ressemble désormais à une cicatrice." Le mot est d’Herman De Croo et résume tout. Il y avait bien une alternative, celle d’un bilinguisme de Saint-Idesbald à Arlon, comme le français de Halifax à Vancouver au Canada. Mais ne rêvons pas.

Le jour de ses 18 ans, notre future reine Elisabeth a prononcé une phrase déjà historique : "Le pays pourra compter sur mon engagement." On ne doute pas d’elle, mais sur qui pourra-t-elle compter ? Car il y a déjà une ombre : celle des invités qui se dérobèrent, lui infligeant ainsi son premier outrage. Ce n’est certes pas suffisant pour s’affoler - et ferait trop plaisir à ces goujats - au point d’envisager un vrai bye bye Belgium qui ne ferait sourire personne. Mais Melchior Wathelet senior vient de dire à La Libre que sans le statut de Bruxelles, la séparation aurait déjà été actée. D’autres le pensent aussi. Or tout se passe comme si aucun ouragan ne pouvait jamais déraciner notre pays. Impossible voyons ! Où allez-vous donc ? Mais on s’est bien moqué d’Amalrik ! Qui imaginait le retour de l’extrême droite en Europe ? Trump président ? L’Australie en feu ? Depuis notre indépendance, près de 70 pays et empires ont disparu, dépecés, engloutis. De quoi ébranler ce calme troublant devant le vide fédéral qui s’incruste, fruit d’une lassitude mâtinée de désenchantement. Pas de panique donc ? Mais voici l’avertissement d’un célèbre politologue :

Le point n’en put être éclairci

De grâce, à quoi bon tout ceci ?

Dit une abeille fort prudente,

Depuis tantôt six mois que la cause est pendante

Nous voici comme aux premiers jours

Pendant cela, le miel se gâte

Il est temps que le juge se hâte.

Jean de La Fontaine, dans : "Les frelons et les mouches à miel".

xavier.zeegers@skynet.be

Le titre est de la rédaction. Titre original : "Le rendez-vous de 2030"