Opinions

L'énergie est la ressource «souveraine»: elle est requise pour la production de toutes les autres ressources. L'énergie est une ressource «vitale», comparable au flux sanguin qui nourrit chacune de nos cellules. En cas de pénurie -l'humanité en a connu et en connaîtra probablement encore- c'est toute l'activité économique qui ralentit voire s'interrompt.

Notre article consacré aux ressources, publié début octobre, a suscité des réactions indignées. Nous voulons revenir ici sur un malentendu. Le propos n'était pas, au nom d'un acte de foi irrationnel quant au progrès de l'humain, de ridiculiser les appréhensions -légitimes- relatives à une pénurie future. Au-delà du discours libéral et progressiste imprégnant notre argumentation, l'enjeu -non perçu par Monsieur Jean Charlent qui, non sans humour, a entrepris de réfuter notre thèse- était principalement de remettre en cause un ensemble de certitudes idéologiques partagées par nombre de scientifiques, certitudes qui -c'est un drame- ne sont jamais débattues. A cet égard, les esprits sont particulièrement verrouillés comme en témoigne l'attitude glaciale de trois scientifiques invités à l'émission radiophonique «Toute autre chose» par rapport à notre interview diffusée sur les ondes de La Première à cette occasion.

Loin de nous l'intention de remettre en cause la validité de travaux menés en la matière sur ces sujets complexes mais nous aimerions nous interroger sur les conclusions politiques qu'on en tire. Il importe de ne pas confondre les registres. Hume appelait «paralogisme naturaliste» l'attitude consistant à prétendre dériver automatiquement une norme de la simple description d'un fait. Le droit ne découle pas de la «nature des choses» mais bien d'un débat démocratique où se télescopent un certain nombre de valeurs antagonistes et où les scientifiques sont des citoyens comme les autres. Or, il apparaît que, à partir du constat de la limitation du stock de telle ou telle matière première, la même conclusion s'impose «scientifiquement» : il faut limiter notre consommation et freiner notre croissance. C'est, pensons-nous, une fausse évidence qui, partagée par une frange majoritaire de l'opinion publique, pousse à rejeter sans examen la position de quiconque entend la remettre en cause. A cet égard, notre questionnement sur la signification de «ressource naturelle» n'est pas une cabriole philosophique ou un jeu conceptuel pour chroniqueur en quête de sensationnalisme. Il s'agit d'un débat dont l'issue politique touche directement chacun dans son quotidien et son mode de vie.

Notre thèse, basée sur des travaux de spécialistes tels que Julian L.Simon, est que nos ressources naturelles sont illimitées. Pareille affirmation heurte le sens commun et semble contredire le premier postulat de l'économie: la rareté des biens et l'illimitation des besoins. En réalité, ces deux idées sont tout à fait compatibles si l'on prend garde, comme nous l'avions fait à l'époque, de distinguer entre illimitation et accessibilité des ressources. On peut mourir de soif devant une citerne dont une grille nous sépare. Telle est la signification du mythe de Tantale: des ressources physiquement illimitées se dérobent à nous. Elles sont «rares» (au sens économique) parce qu'il n'est pas aisé de se les procurer.

Notre contradicteur relève, avec une joie sauvage, une prétendue incohérence dans notre démonstration: nous affirmons, d'une part, le caractère illimité des ressources et, d'autre part, la rareté des matières premières. Cette incohérence n'est, en réalité, qu'une navrante incompréhension de sa part, une confusion entre deux choses que nous distinguons pourtant soigneusement: les ressources et les matières premières. Telle matière première clairement identifiée (le charbon, le pétrole, etc.) est évidemment limitée et donc épuisable. Ce n'est pas le cas des ressources dont nous proposons une définition philosophique argumentée. Les ressources sont illimitées pour la simple et bonne raison qu'elles sont «inventées». En ce sens, il est erroné de parler de ressource «naturelle»: c'est l'homme qui, dans l'infinité de la matière, identifie quelque chose qui, à la base n'a ni sens ni usage, mais dont il pourrait se servir. Ce qui importe ici, ce n'est pas la matière première en elle-même mais les services qu'elle peut nous rendre. A ce titre, il n'y a pas lieu de fétichiser telle ou telle matière première ou penser que le chaos succédera à sa disparition (qui d'ailleurs n'aura pas lieu vu que ce n'est pas parce qu'une ressource est épuisable qu'on va l'épuiser, autre nuance capitale) car l'histoire nous montre que l'homme trouve toujours des substituts dès que la matière première se raréfie.

Notre interlocuteur nous oppose la seconde loi de la thermodynamique. A tort car l'entropie n'intervient que dans le cadre d'un système fermé. Ce n'est pas le cas de la terre, constamment bombardée par le rayonnement solaire. Même si c'était le cas, ses ressources resteraient illimitées. C'est ici qu'intervient la métaphore de l'infini dans le fini (l'infinité de points que contient une distance finie), sur laquelle, faute de l'avoir saisie, notre contradicteur ironise lourdement: ce n'est évidemment pas la matière qui est infinie (nous avons insisté sur le caractère limité de la masse de la terre) mais les combinaisons possibles entre ses éléments ultimes. Nous savons, depuis Lavoisier, que la matière ne «disparaît» pas mais se recompose. Tant qu'il y aura de la matière, il y aura, potentiellement, de l'énergie (c'est sur cette idée qu'on aspire à réaliser le projet de fusion nucléaire). Certes, les sources d'énergie fossiles se consument mais les autres matières sont -au moins partiellement- recyclables. Par ailleurs, l'homme peut créer de l'énergie en manipulant la matière. Le cerveau humain est limité. Pas le nombre d'idées qu'il peut générer: on met actuellement au point un nouveau carburant tiré d'huiles d'origine végétale, poussant en Afrique. A Mildura, dans le désert australien, on édifie une tour solaire de 1000 mètres de hauteur qui produira autant d'électricité qu'un réacteur nucléaire, etc.

L'idée que nous défendons -elle n'est pas populaire- c'est qu'il est erroné de vouloir «conserver» un stock de matières premières pour les générations futures. Il faut, au contraire, consommer ces dernières pour en «inventer» de nouvelles. Pourquoi? D'abord, pour rendre ce stock plus abondant: quiconque se documente sérieusement sur l'histoire des ressources constatera que, dans un premier temps, plus on consomme une matière, plus son stock (disponible) augmente et plus son prix baisse. C'est quand la raréfaction survient qu'une solution substitutive est trouvée. Consommer engendre un gain en efficience: avec une quantité X de matière première, on obtient davantage de services après qu'avant. Ainsi, ce qui, selon Leakey, distingue l'homme de Neandertal de ses prédécesseurs, c'est qu'il parvient à tirer, d'un même bloc de silex, cinq fois plus de pointes taillées. Ensuite, consommer permet de progresser: une fois que la matière première s'est raréfiée, on ne se retrouve pas à la case départ. Nous avons, dit-on souvent, consommé plus de pétrole ces trente dernières années que dans toute l'histoire de l'humanité mais on oublie de préciser que nous avons plus progressé scientifiquement ces 50 dernières années que les 500 dernières. Enfin, consommer accroît la prospérité à l'échelle de la planète.

On nous objectera peut-être ceci: en poursuivant la croissance au même rythme voire en accentuant ce dernier, ne risque-t-on pas de tomber à court avant même d'avoir découvert de nouvelles sources d'énergie? Nul n'est devin, avons-nous écrit. Il n'existe effectivement aucune certitude absolue que cette tendance persistera. Le nationalisme, le protectionnisme, l'étatisation des ressources sont autant d'obstacles à l'accès des ressources illimitées. Mais les stocks de matière identifiés sont encore considérables et sont constamment réévalués à la hausse (cela fait plus de 50 ans que l'on nous annonce que l'on a consommé la moitié des réserves connues de pétrole), ce qui nous laisse de la marge pour innover.

Ce qui devrait inquiéter davantage quant à notre futur, c'est l'antipathie qui s'est développée dans l'opinion publique relativement à la croissance, automatiquement assimilée à «croissance aveugle» et opposée à «développement durable». Partout, on nous enjoint à restreindre nos déplacements, à freiner notre consommation, à changer de comportement, etc.

Or, l'Europe montre une propension dangereuse à se replier sur elle-même et se raidit de plus en plus dans une posture «conservatrice», hostile aux OGM et autres technologies du futur. Kyoto est la première concrétisation de cet état d'esprit. L'hostilité par rapport à la croissance, c'est en réalité une hostilité par rapport au progrès et, en définitive, contre l'humain lui-même: croire que nos ressources sont limitées, c'est croire qu'il n'y a pas assez de place pour tout le monde sur la terre et qu'il faut donc limiter les naissances. La destinée de l'humain est probablement dans les étoiles mais la terre peut encore en héberger et nourrir un nombre défiant l'imagination. Impossible de percevoir toute politique coercitive visant à freiner la natalité comme autre chose que de la barbarie, une erreur sanglante. L'homme est notre ultime ressource. Loin de l'économiser ou de le «conserver», il faut le laisser croître sans limites.

© La Libre Belgique 2005