Docteur en Philosophie et Lettres

A la lecture de l'article de Jean Deraemaeker : "Le vrai sens de la vie" publié dans "La Libre" du 2 septembre 2008, plusieurs questions se posent.

1° Il nous dit ceci : "Le vrai sens de la vie, c'est la vie elle-même avec ses aléas et c'est notre vie à nous tous." En d'autres mots, le sens de la vie consisterait à accepter des aléas qui, eux, n'ont pas de sens. Le vrai sens de la vie serait alors d'accepter le "non-sens"! Ne serait-ce pas là une capitulation de la raison ?

2° Mais pourquoi s'accrocher désespérément à la conception d'un Dieu qui ne serait qu'une pure "abstraction", fruit d'une "métaphysique" dépassée ? (1) La philosophie, depuis belle lurette, a dénoncé les carences d'une métaphysique, héritée de la Grèce antique, basée uniquement sur la raison et non contrôlée par l'expérimentation (méta, au dessus, au-delà de la phusis, de la nature, de l'expérience). Or, on est convaincu aujourd'hui de l'importance du contrôle expérimental. On n'engage plus aujourd'hui un cadre sur la seule foi d'un diplôme, on le soumet à des tests. On recourt à l'expérimentation. Alors pourquoi refuser de concevoir Dieu comme une réalité personnelle et même historiquement contrôlable ?

3° De plus, n'y aurait-il pas deux façons d'interpréter l'athéisme de J. Deraemaeker, basé sur l'acceptation de la réalité ? Dans l'Antiquité, Epicure apprenait à ses disciples à jouir des petits plaisirs du quotidien sans s'attarder au reste. Les stoïciens eux apprenaient à faire front face à l'adversité avec dignité. Cette position force le respect. Mais n'est-on pas tenté de dire : "C'est beau mais c'est inutile" ? Cependant le stoïcisme a pour lui de refuser une capitulation. Il est prêt à souscrire à un idéal, et pourquoi pas à l'Amour ? Mais qu'est-ce que l'amour, le vrai ?

L'amour, c'est la joie intense que l'on éprouve en créant, autour de soi, le bonheur. J'ai lu autrefois un conte : "Tistou, les pouces verts". C'est l'histoire d'un jeune garçon qui découvre, avec émerveillement, qu'il est capable, en touchant les sols les plus arides, de faire jaillir des plantes, des fleurs, des fruits. L'amour est également une découverte, celle de créer le bonheur autour de soi, encore plus emballante que celle de Tistou. N'est-elle pas plus essentielle ? L'amour ne donne-t-il pas un "sens" à la vie ? L'amour est une "réalité" comparable au courant électrique, il ne tombe pas sous les sens. C'est une "force" invisible que l'on détecte par ses effets. L'amour n'est-il pas un remède à tous les maux de l'humanité : la violence, l'insécurité, la faim, l'injustice, la pauvreté, le dénuement, le désespoir. N'est-il pas capable de soulager même la souffrance corporelle ? L'enfant n'oublie-t-il pas ses bobos lorsque sa maman lui tient la main ? L'amour, don de soi, n'est-il pas capable des plus grands dévouements : les parents qui consacrent leur vie à un enfant en difficulté, un père Kolbe qui prend la place d'un père de famille condamné à mourir dans la chambre à gaz ?...

L'amour est tout-puissant. C'est Gandhi, ce prophète hindou, qui galvanisait les foules. Il avait fait ses études à Oxford. C'est là qu'il découvrit l'évangile, l'amour et la non-violence. De retour en Inde, il prit le risque de faire défiler ses troupes, sans armes, dans les rues de Calcutta. Les voyant désarmés, les soldats anglais, pris de honte, baissèrent leur fusil. Quelques mois après, l'Inde retrouvait l'indépendance que des années de violence n'avaient pu obtenir. Le Père Damien, l'apôtre des lépreux, a sa statue au Capitole de Washington, lui humble fils de pauvres campagnards, alors qu'Hitler, l'homme qui fit trembler le Monde, n'a pas et n'aura sans doute jamais de statue !

L'amour, c'est le jugement dernier où le Christ dira aux justes : "J'étais nu et vous m'avez vêtu, j'étais malade et vous m'avez visité, j'avais faim et vous m'avez nourri. Ceux-ci répondront "Et quand t'avons-nous vu nu et t'avons vêtu ? Affamé et t'avons nourri ? Malade, et nous t'avons visité..." Le Christ répondra : Ce que vous avez fait au moindre de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait." (Mt.25/31-46). On ne trouve pas Dieu dans une abstraction. L'amour est une réalité. L'amour c'est Dieu. Le monde actuel possède pas mal de défauts, mais il faut reconnaître que vu la multiplication des ONG et les sommes considérables récoltées pour venir en aide aux détresses signalées dans le monde, les hommes d'aujourd'hui sont généreux. Ils sont croyants sans s'en rendre compte. Ils ont trouvé le vrai sens de la vie sur Terre.

En somme la vie sur Terre est un dilemme : Vivre pour soi ou vivre pour les autres. Trouver son bonheur en se repliant sur soi ou le trouver dans la joie de créer le bonheur. C'est un choix entre l'être et l'avoir.

Ce qui fait la grandeur d'un homme, c'est son rayonnement. Si le soleil existe pour nous, c'est parce qu'il nous éclaire et nous réchauffe. L'amour, don de soi, rayonne. L'homme qui se consacre aux autres, non seulement existe pour les autres, mais de plus il acquiert une signification, un sens, qui lui permet de "vivre" pleinement, d'être soi, d'avoir une raison d'être, d'"Être" tout court !

L'homme qui cherche la grandeur dans la puissance du pouvoir ou de l'argent, l'homme qui trompe son désir d'infini dans des occupations ou même le noie dans les plaisirs, est un consommateur. Il ne rayonne pas. Il confond être et avoir. Il lui arrive même de se gonfler au détriment des autres ! Il y a dans le ciel deux sortes d'étoiles. Il y en a qui brillent. Ce sont celles qui réellement existent à nos yeux et ont une signification. Il y en a d'autres qui sont mortes comme les trous noirs qui se gonflent d'énergie sans briller.

L'avoir engendre de plus en plus, par la violence, le mal. Et même, sous une apparence innocente, il peut devenir criminel. Les milliardaires peuvent s'offrir de folles dépenses, des dizaines de voitures, mais ils ne sont capables que d'en utiliser une à la fois. A quoi servent les autres ? De même pourleurs richesses qui dorment dans les banques et qui pourraient sauver des millions d'êtres qui meurent de faim ! Certes, il y en a, heureusement, comme Bill Gates, André Agassi et bien d'autres, qui ont trouvé le moyen de convertir une partie de leurs richesses en aide au prochain. Hélas, peut-on en dire autant du boom des milliardaires dans les pays émergents et en Russie ?

Le sens de la vie, c'est nous qui le choisissons. Ce ne sont pas les aléas qui nous le dictent. Nous les subissons, peut-être sans pouvoir nous en affranchir, mais en définitive ne sommes-nous pas "libres" de refuser d'y adhérer intérieurement ? N'est-ce pas ce qui fait la grandeur de l'homme? Son indépendance ?

En définitive, comme on l'a vu plus haut, l'homme se trouve devant un dilemme majeur. Ou bien il choisit de se replier égoïstement sur lui-même, se prendre comme but. C'est l'avoir, l'embourgeoisement, la pantoufle. Ou il choisit l'être, le rayonnement. Il devient alors pour l'humanité une étoile.

1. N'est-ce pas une "révolution" totale de la pensée occidentale et qui curieusement rejoint la pensée moderne entre autres celle de Gianni Vattimo, une des lumières de la philosophie actuelle ? Il écrit : "...c'est une signification analogue que revêt la polémique de Heidegger, contre ce qu'il nomme la métaphysique, c'est-à-dire toute la tradition philosophique européenne, à partir de Parménide, qui croit pouvoir saisir un fondement ultime de la réalité sous la forme d'une structure objective donnée en dehors du temps, comme une essence ou une vérité mathématique". Gianni Vattimo, Après la chrétienté, Calmann-Lévy, 2004, p.12