Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux.


Cette société était sans colère, sans contestations, sans manifestants. Savez-vous comment on peut obtenir le silence d’un peuple apathique ?

Au début, le changement fut imperceptible. Les indicateurs statistiques de la police furent les premiers à virer au vert, suivis par ceux des services d’urgence hospitaliers. Moins de crimes, moins de bagarres, moins de violences familiales et conjugales, moins de suicides. On vit se vider les instituts psychiatriques, désertés par les anxieux comme par les agités qui purent rentrer tranquillement à la maison. Les victimes de burn-out reprirent le travail sans entrain, mais sans angoisse. Les psychologues et les psychiatres s’en réjouirent bien entendu et se congratulèrent réciproquement d’avoir un tel impact positif sur leurs patients. Ils finirent cependant par s’inquiéter et se retrouver en bore-out. Hors de leur corporation, nul ne s’en plaignit.

Le ministre de l’Économie et des Finances qui avait pris le risque de relever fortement les accises sur les carburants pour compenser la réduction de la taxation sur les résidences secondaires et les revenus boursiers fut très heureusement surpris de constater l’absence de réaction des automobilistes. Le ministre des Communications s’enhardit et put relever conséquemment les tarifs ferroviaires sans provoquer lui non plus la moindre contestation. On vit rapidement grimper le prix du gaz, des loyers et des frais de santé au rythme de la dégringolade des pensions de retraite et des allocations sociales. Les riches devinrent scandaleusement fortunés et les plus pauvres désespérément miséreux.

Quoi de neuf, me direz-vous ? La paix sociale. Ni grogne, ni grève, ni mobilisation : une situation inédite ! Le silence de ce peuple apathique finit par inquiéter ses dirigeants qui se rassurèrent en édictant des lois de plus en plus sévères à l’encontre d’ennemis qu’il fallut désigner sans délai. Comme le veut la coutume dans les communautés humaines désemparées, les étrangers furent la première cible. Rassemblés dans les gymnases de toutes les communes du pays, ils furent reconduits aux frontières sans heurts et dans l’indifférence la plus totale de la population de souche. Le ministre de la Défense fit ériger un haut mur tout au long des frontières, ce qui permit de remettre au travail ceux qui n’avaient pas eu le courage de traverser la rue pour en trouver.

Les journalistes furent ensuite pris dans le collimateur du pouvoir. Quelques-uns d’entre eux, en effet, s’autorisèrent à poser des questions sur la légitimité de certaines décisions des dirigeants du pays. En particulier, les avantages consentis à l’industrie pétrolière avaient de quoi surprendre, d’autant plus que le prix des carburants avait été l’élément déclencheur de la réduction draconienne, quoiqu’apparemment consentie, du pouvoir d’achat de la population. Les supertankers entraient au port sans payer de taxe, les raffineries pouvaient polluer sans limites avec de confortables marges bénéficiaires, pendant que les centrales électriques au fioul tournaient à plein régime. Malgré le contrôle de plus en plus serré auquel ils furent soumis, certains journalistes d’investigation se mirent à fouiner dans les dossiers du gaz et du pétrole. Celui qui permit la révélation du scandale à l’Irelyse fut assassiné dans les locaux de la principale compagnie pétrolière du pays et dissous dans l’acide, non sans avoir pu transmettre ses découvertes à ses collègues. Nous savons maintenant à quel point les chimistes de la Totaloil Company furent performants dans la mise au point de cette molécule qui fut incorporée massivement dans les carburants pour être diffusée dans l’atmosphère par les tuyaux d’échappement de nos véhicules. L’Irelyse se fixe électivement sur les récepteurs des amygdales cérébrales et inhibe totalement tout sentiment de colère, quelle que soit l’injustice à laquelle l’individu est confronté. Aujourd’hui, nous savons tout cela. Les coupables furent jugés et condamnés. Désormais, nous n’absorbons plus cette molécule à l’insu de notre plein gré, mais nous la diffusons librement dans nos maisons, nos bureaux et nos usines. Il est si bon de vivre comme des agneaux. Sans colère.