Opinions

Comme d'autres religions, l'islam a donné lieu au développement d'un courant mystique. Mieux connu sous le nom de soufisme (de souf, le vêtement de laine blanche que portaient les premiers soufis), celui-ci fut souvent regardé avec suspicion et combattu farouchement par les autorités religieuses pour sa prétention à s'unir directement à Dieu par l'extase et non par la seule Révélation, et pour sa critique de l'hypocrisie religieuse et des injustices sociales. Aujourd'hui encore, il continue d'irriter les tenants d'une orthodoxie intransigeante et légaliste. «L'islam, comme toute religion, a un aspect extérieur, fait de lois, de doctrines, de préceptes, etc., explique Cheikh Khaled Bentounès, guide spirituel de la confrérie Alawiya. Mais les soufis ne se suffisent pas de cela. Ils veulent aller vers l'esprit qui anime la lettre. Pour le soufi, le divin ne peut être qu'amour, l'islam ne peut être que religion d'amour. Voir la religion comme une contrainte est aberrant.» (1)

On distingue généralement deux temps forts dans l'histoire du soufisme: celui de son développement initial, qui s'étendit du VIIe au Xe siècle, et celui de son organisation en confréries, du XIe au XIIIe siècle.

Concernant ses origines, tout d'abord, plusieurs hypothèses circulent dans les milieux scientifiques. Pour certains historiens, le soufisme fut mis en pratique par Mahomet lui-même et est donc aussi ancien que l'islam. Pour d'autres, par contre, il naquit, bien plus tardivement, du désir de rendre à l'islam sa pureté originelle. Quoi qu'il en soit, c'est à la fin du VIIe siècle qu'apparaissent, dans la communauté islamique, les premières figures d'ascètes. Leur but: atteindre l'union avec Dieu, à travers la pauvreté, le renoncement au monde, l'abstinence et la méditation. Autant de pratiques inspirées du monachisme chrétien, du néo-platonisme, du zoroastrisme ou encore de la philosophie hindouiste du Vedanta.

Bien sûr, le concept d'union avec Dieu suscita très vite l'hostilité chez les théologiens musulmans orthodoxes, qui ne souhaitaient pas qu'on aille au-delà des limites de la religiosité bien tempérée et officielle. C'est ainsi qu'en 1922, le soufi persan al-Halladj fut emprisonné, puis exécuté à Bagdad, en raison de ses idées «hérétiques». Il avait effectivement osé écrire: «Je suis devenu Celui que j'aime et Celui que j'aime est devenu moi. Nous sommes deux esprits confondus en un seul corps.» Pris au pied de la lettre, ces mots violaient le principe le plus fondamental de l'islam: «Il n'est de Dieu que Dieu.» «Sans doute al-Halladj avait-il voulu simplement exprimer sa communion avec le divin, sans remettre aucunement en cause l'unicité de Dieu , explique le Dr Peter B. Clarke, professeur à l'Université de Londres. Mais son exemple, et celui de bien d'autres mystiques, rendit le soufisme suspect aux yeux des orthodoxes.» (2) Aujourd'hui encore, les musulmans se demandent s'il s'agissait finalement d'un hérétique ou d'un saint.

Pendant la seconde grande période du soufisme, du XIe au XIIIe siècle, l'expérience spécifique des soufis prit une forme plus structurée grâce aux efforts d'un grand nombre de théoriciens, dont le célèbre al-Ghazali, connu aussi sous le nom de «revivificateur» de l'islam. Selon ce dernier, la théologie est un jeu stérile qui sert surtout la vanité et l'arrivisme des théologiens. Si l'homme veut connaître Dieu, c'est par toute sa personne, chair et esprit, qu'il peut y arriver. Plus prudent et équilibré que ses prédécesseurs, ce brillant théologien ne sera guère ennuyé par les musulmans orthodoxes.

C'est également à cette époque que naquirent les premières confréries. Rassemblés autour d'un maître (cheikh), les soufis commencent, en effet, à se réunir dans des lieux particuliers où ils prient, se livrent à de multiples dévotions et reçoivent un enseignement. Chaque groupe suit une voie vers la sainteté, appelée «tariqa». C'est elle qui, par ses pratiques, sa doctrine spirituelle, les maîtres auxquels elle se rattache, donne ses caractéristiques à chaque groupe. Ainsi les confréries se distinguent-elles généralement par l'accent qu'elles mettent sur la prière, la méditation, la retraite, la pérégrination, la musique ou encore la danse. Considérées comme des déviances, ces pratiques ne cesseront d'être dénoncées par les défenseurs de la rigueur de l'islam, tout comme le culte rendu aux maîtres spirituels trop proche du culte des saints en vigueur chez les chrétiens.

Avec la formation de l'Empire ottoman, les «tariqa» vont peu à peu se structurer, adoptant une organisation pyramidale de type «multinationales», avec un cheikh spirituel (le successeur du fondateur), des cheikhs provinciaux, des grades initiatiques, des signes extérieurs d'appartenance, etc. La fin de l'Empire et, plus généralement, le morcellement politique du monde musulman signeront le déclin des grands ordres, au profit des «tariqa» locales. Actuellement, la plus célèbre d'entre elles est sans aucun doute celle des derviches tourneurs de Konya (Turquie), fondée au XIIIe siècle par le poète mystique Djalal al-Din Rumi. Qui, en effet, n'a pas assisté un jour à leur danse tourbillonnante, simulant la rotation des planètes autour du soleil et pouvant conduire à l'extase?

Quant à l'importation du soufisme en Occident, celle-ci remonte à l'époque coloniale quand quelques intellectuels, comme René Guénon, commencèrent à étudier cette voie ésotérique de l'islam. Pendant des décennies, le soufisme est resté l'apanage de ces intellectuels, plus intéressés par la profondeur métaphysique des grands mystiques de l'islam que par l'engagement dans une «tariqa». C'est d'ailleurs toujours le cas aujourd'hui pour la majorité des Occidentaux convertis à l'islam et séduits par le soufisme. D'après Mohammed Arkoun, professeur d'histoire de la pensée islamique, «il s'agit là d'un phénomène psychologique complexe qui mérite d'être examiné en relation avec les rejets qu'engendre la société occidentale jugée froide, rationaliste, matérialiste, sans idéal» (3).

Quoi qu'il en soit, le soufisme continue bel et bien de séduire nos contemporains par sa sobriété, son esprit de tolérance envers les autres religions, son respect de la femme et la profondeur de sa pensée. Dommage qu'en ces temps troublés, les médias occidentaux préfèrent concentrer toute leur attention sur l'islam bruyant et militant au grand jour. Car comme le rappelle Mohammed Arkoun, il existe «d'autres formes d'expression de l'islam qui méritent d'être examinées de près, voire aidées à être connues du public» (3).

Pascal André

(1) Cheikh Khaled Bentounès, «Le soufisme», dans «Actualité des Religions» d'octobre 1999, p.55.

(2) Peter B. Clarke (sous la direction de), «Le Grand Livre des religions du monde», Solar, Paris, 1995, pp.98-99.

(3) Mohammed Arkoun, «L'islam», Ed. Jacques Grancher, Paris, 1992, pp.139-148.

© La Libre Belgique 2003