Une opinion de Paul N. Goldschmidt, directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du "Comité des sages" de Stand Up for Europe.

Le résultat du scrutin américain comporte de nombreux enseignements dont le plus significatif est, peut-être, la bonne santé de la démocratie aux Etats-Unis, si l’on en juge par une participation record des électeurs ; cela s’est produit dans le contexte d’une crise sanitaire violente que le système électoral a permis de contourner par le recours massif au vote anticipé et postal.

Si les quelques 145 millions de votes exprimés sont un témoignage de l’implication de l’électeur après 4 années d’une présidence "hors normes", les résultats enregistrent cependant un partage des voix où chacun des candidats peut s’enorgueillir d’avoir réalisé un score historique. Ainsi, si le résultat des urnes est "sans appel", il laisse le pays profondément divisé, le camp des vaincus ayant toutes les raisons de croire à la pérennité de leur camp et à sa capacité à survivre la défaite plus qu’honorable de leur candidat. 

Les causes du succès de Donald Trump  

Il convient dès lors, d’analyser les causes de ce résultat apparemment surprenant. L’hypothèse la plus vraisemblable est que la résilience du vote "populiste", incarné par Trump, s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large que celui des seuls Etats-Unis ; on le retrouve – avec des degrés divers d’intensité - dans les dernières victoires électorales en Grande-Bretagne, Pologne, Hongrie, Turquie et au Brésil, ou dans les progrès enregistrés par des partis populistes en Italie, France, Allemagne, Belgique, Espagne, etc.

Ce succès croissant s’explique par la défiance des citoyens envers leurs "élites" politiques dont les représentants au pouvoir, de quelque tendance soient-ils, ont présidé, durant les trente dernières années, à l’explosion des inégalités (renforcées par le Covid), à une menace sécuritaire grandissante due au terrorisme, à l’impact croissant du dérèglement climatique, à l’extension des tensions géopolitiques, etc. Dans ce contexte, les questions sociétales ont exacerbé les oppositions confessionnelles, philosophiques et les mouvements revendicatifs dans les domaines les plus divers tels que l’égalité des droits, la liberté d’expression ou encore la primauté de valeurs/normes concurrentes (sanitaires, économiques, constitutionnelles, religieuses, sexuelles, etc.) créant des nouveaux clivages auxquels les architectures institutionnelles – notamment celles des démocraties – peinent à apporter des réponses cohérentes.   

Une situation où l’urgence conduit à un conflit entre priorités (par exemple entre la santé et l’économie), implique des compromis, souvent arbitraires, qui favorisent l’acceptation - sinon l’exigence - de mesures parfois liberticides, tendances qui pourraient s’avérer difficile à inverser une fois les urgences maîtrisées. Le scrutin américain en est un exemple emblématique où – sous l’apparence d’une division traditionnelle entre Démocrates et Républicains - le résultat confirme la réalité d’un "trumpisme" soutenu par près de la moitié de l’électorat alors que les deux partis historiques sont profondément divisés. 

Des conséquences planétaires  

Dans le contexte de la rivalité croissante entre les Etats-Unis et la Chine, l’affirmation ou l’infléchissement de cette tendance au sein de la première puissance mondiale aura des conséquences planétaires ; il incombe à l’Union Européenne d’éviter deux écueils majeurs :

D’une part de se contenter d’un rôle de spectateur et de laisser passer l’occasion d’affirmer et mettre en œuvre l’objectif d’une "Union Européenne First" - en parallèle avec ceux affichés d’ "America First" et de "China First", de façon à peser sur – et faire triompher le multilatéralisme.

D’autre part, de tolérer que ses 27 Pays Membres ne raisonnent géopolitiquement de leur point de vue "national" en laissant à chacun d’eux l’illusion qu’il puisse se comparer aux Etats-Unis d’Amérique ou à la République Populaire Chinoise. L’Union doit s’exprimer d’une seule voix sur la scène internationale pour avoir de l’influence. 

Des décisions à prendre d'urgence pour l'Union

Le soulagement ressenti à l’annonce de la victoire de Biden risque de remettre à plus tard les décisions qu’il est impératif de prendre pour renforcer la souveraineté de l’Union. Peser dans les domaines de la géopolitique, de la défense, de l’économie, de la finance, de la recherche et du développement (comme démontré dans le dossier du vaccin contre le Covid), de l’environnement, etc., ne peut s’envisager qu’à l’échelon européen où, malgré des efforts considérables accomplis, ils demeurent encore très largement insuffisants. La position enviable dont l’UE peut se prévaloir sur le plan du commerce international et le leadership dans celui du réchauffement climatique ne compense nullement sa vassalisation aux Etats-Unis en matière de défense et au plan monétaire – attributs essentiels de toute souveraineté - ou encore son retard croissant en matière d’innovation vis-à-vis de la Chine et des USA.

La pandémie a aggravé considérablement la situation économique et financière des Etats Membres et rend les solutions d’autant plus urgentes. Certes, il faut se féliciter des mesures nationales courageuses et rapides qui ont été prises ainsi que des réponses communautaires proposées mais qui demandent encore à être concrétisées. Ces dernières contiennent en filigrane l’ébauche d’une solution de long terme, seule capable de générer un avenir stimulant pour l’Union : la création d’une Europe fédérale.

Arriver à cette conclusion n’est pas une énième tentative détournée d’imposer un "projet politique" qui a été - depuis sa création – l’objectif avoué ou refoulé de nombreux bâtisseurs et d’opposants de l’Union. Si la solution "fédérale" s’impose aujourd’hui, c’est qu’elle seule peut procurer les moyens nécessaires à la fois humains, financiers et technologiques pour lui garantir une souveraineté réelle, partagée par l’ensemble de sa population. 

Le cas de l'euro   

En effet, la détérioration rapide de la situation financière de l’ensemble des Pays Membres exige la mobilisation de ressources qui dépassent très largement, pour un nombre significatif d’entre eux, leurs capacités de financement individuelles ; ceci - sans compter les ressources supplémentaires nécessaires au soutien de la population et de nombreux secteurs économiques sinistrés - alors que les recettes fiscales diminuent, est la situation qui nous confronte, avant même d’envisager un quelconque plan de relance. Cela a déjà été reconnu au niveau de l’Union par la mise en place d’un fond d’aide aux Pays Membres impactés à hauteur de €750 milliards, abondé par les ressources du budget pluriannuel 2021-27 (€ 1,1 trillions) et auxquelles il convient d’ajouter celles du Mécanisme Européen de Stabilité, de la BEI sans oublier celles (illimitées ?) de la BCE, pour autant que cette dernière continue à jouir de la confiance des marchés dans la Monnaie Unique.

Assurer la pérennité de l’€ devient dès lors la priorité absolue de l’Union sans laquelle aucune sortie de crise n’est envisageable. En effet, la fragmentation existante du paysage politique et économique (fiscalité, marchés financiers, législations, etc.) que la pandémie a fortement exacerbé (mesures nationales limitant la mobilité, règles sanitaires), expose d’autant plus la survie de l’Eurozone à la défaillance d’un seul de ses Membres ; son implosion deviendrait inévitable sans la concrétisation juridique de la solidarité entre usagers d’une même monnaie au sein d’une structure de type fédérale.

Cela implique en urgence l’application du Traité en imposant l’extension de l’Eurozone à l’ensemble des 27 Membres de façon à ce que la résilience financière de l’€ soit soutenue par l’ensemble des ressources de l’Union. A l’aune des Etats-Unis, cela permettrait de libérer un potentiel énorme de financements supplémentaires (mesurés en dizaines de trillions d’€ sur les vingt prochaines années), soutenu par la richesse et la taille de l’ensemble du territoire. La crédibilité à long terme des opérations de soutien et de régulation des marchés de la BCE d’une part, et la multiplication des emprunts communautaires sur une large échelle de l’autre, se renforceraient mutuellement assurant l’équilibre du système à un niveau inatteignable par les Pays Membres séparément. De surcroît, la mise en commun du financement de pans entiers des budgets au niveau européen (défense, environnement, affaires étrangères, immigration, etc.) redonnerait de la souplesse aux budgets nationaux, soumis, en contrepartie du soutien "fédéral", à des règles strictes d’équilibre budgétaire.

Cette approche apporte une réponse rationnelle au débat actuel qui fait rage concernant la soutenabilité, le refinancement et/ou le remboursement éventuel du "surendettement" (nécessaire et inévitable) créé par la pandémie. Cette controverse alimente une atmosphère anxiogène, alimentée par des préjugés idéologiques qui, si elle n’est pas gérée avec prudence, est propice à déclencher une crise financière d’ampleur planétaire.

Tout en ne ménageant aucun effort pour profiter de la victoire de Biden pour renforcer le multilatéralisme au détriment d’un nationalisme destructeur, cet objectif ne peut s’envisager que pour autant que l’Europe se donne les moyens de défendre sans complexes ses propres intérêts.

Il n’est pas trop tard mais il est plus que temps !
 
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