Une carte blanche signée par Charline Van Snick, Justine Henin, Sofie Gierts, Jolien D’Hoore, Ryad Merhy, Cynthia Bolingo, Chloé Caulier, Anna Van Bellinghen, Fanny Appes, Lola Mansour... et un ensemble de signataires (voir ci-dessous).

À quelques mois des JO de Tokyo reportés, Thomas Bach, président du Comité International Olympique (CIO), déclarait fièrement “Aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020 cet été, nous aurons atteint l’équilibre entre les sexes avec 48,8 % de femmes parmi les athlètes participants.”. C’est un progrès, certes, mais ce chiffre est-il pour autant synonyme d’égalité et d’équité ? Au sein des délégations sportives, quelle est la proportion d’entraineures, arbitres, responsables, officielles, gestionnaires, administratrices, docteures, kinés, commentatrices, journalistes et chroniqueuses sportives ? Affirmer que ce pourcentage reste bien trop faible en 2021 n’est pas un scoop. Le Sport aurait-il été créé par les hommes pour les hommes? Le fait que les femmes peinent encore tant à briser ce plafond de verre le laisse bel et bien penser.

La réalité du terrain

En dépit des décrets signés par nos politiques, des notes de bonnes intentions, des chartes éthiques et des discours (auto)satisfaits de nos instances sportives, la réalité du terrain est à l’image de ce que nous expose le secteur de l’audiovisuel et des médias : les projecteurs sont quasi exclusivement braqués sur les équipes masculines et les performances sportives féminines ne sont pas traitées avec le même vocabulaire (quand les hommes font “des passes de génie”, “combats sur un pied”, “goals d’anthologie”, “sauts stratosphériques”, etc. ; les sportives sont régulièrement représentées de façon à valoriser leur supposée féminité, leur hétérosexualité et différents critères sexistes primaires versus leurs compétences athlétiques). Il faut des femmes d’exception (Kim Clijsters, Justine Henin, Nafissatou Thiam -pour ne citer qu'elles) pour mériter un minimum d’attention médiatique. Pire encore, les médias participent à une vision sexiste et négative de l’image de la femme pratiquant une activité physique intensive et/ou compétitive. Les filles et les adolescentes manquent de rôles modèles à leur image et les sportives ont plus de difficultés à se professionnaliser à cause de cette invisibilisation.

On le sait, les inégalités salariales concernent tous les secteurs professionnels. Le secteur du sport fait cependant office de bien mauvais élève, comme démontré par une rapide comparaison des contrats des clubs, des sponsorings ou des “prize money” des catégories féminines et masculines. Si les contrats subsidiés (Adeps, Bloso, ACS…) sont identiques pour toutes et tous, les fédérations sportives ont peu de comptes à rendre concernant la gestion de leurs budgets (provenant, rappelons-le, de fonds publics). Nous avons constaté des différences d’investissements injustifiées entre les équipes masculines et féminines au sein de nombreuses fédérations (ex : équipements nationaux provenant uniquement du stock masculin, programmation sportive moins élaborée pour les

femmes, présence de kinés lors de stages masculins ou mixtes mais pas forcément aux stages féminins, bourses individuelles plus importantes pour les hommes, etc). Au-delà des statistiques de participation ou du nombre de sports financés, en y regardant de plus près, de sérieuses questions se posent: quel est le ratio budgétaire, les efforts et le soutien octroyés à l’un par rapport à l’autre (sport “masculin” vs “féminin”, sport collectif masculin vs féminin, équipes belges/régionales/provinciales féminines vs masculines, circuit de compétition masculin vs féminin, opportunités de développement de l’un par rapport à l’autre, etc. -questions déjà posées au Canada par la Dre. Guylaine Demers)?

Bien sûr, ces discriminations ne concernent pas uniquement le Sport de Haut Niveau. Un travail de déconstruction et d’éducation devrait être appliqué dans tous les clubs et les écoles (cours de sport et cours de récréation), dès la maternelle, où se côtoient et se construisent les adultes de demain. La pratique sportive, peu importent le niveau et la catégorie d’âge, est un espace propice au développement et à l’émancipation de chacun⸱e. Ouvrir l’activité sportive aux filles et aux femmes leur permet de se libérer de contraintes culturelles ou religieuses et de se confronter à la mixité. Il s’agit également d’un enjeu de santé publique, puisque la pratique régulière du sport favorise une meilleure santé mentale, physique et diminuerait -entre autres- les risques de cancer du sein et de problèmes cardio-vasculaires chez les femmes. Afin de permettre à chacun⸱e de s’épanouir dans la pratique d’une activité physique, toutes les personnes responsables, représentant les valeurs universelles du Sport ou encadrant les groupes de jeunes et équipes sportives, devraient impérativement être formé⸱e⸱s à la lutte contre les conduites discriminatoires et sexistes. Ce combat se déroule aussi dans l’espace public urbain, majoritairement accaparé par les hommes. Même si ces lieux sont -en principe- accessibles à tous⸱tes, les infrastructures sportives extérieures et terrains de jeu illustrent une véritable ségrégation envers les filles et adolescentes. Cette occupation virile de facto ne rend pas l’espace public hospitalier pour elles.

L'omerta contre les abus

Enfin, nous tenons à dénoncer les graves violences sexistes dans le sport et l’omerta concernant les abus psychologiques et physiques dont sont victimes de nombreuses sportives et sportifs. Il existe un réel problème de la libération de la parole allant de pair avec l’impunité générale dont jouissent les auteurs de ces actes inacceptables. Cette impunité découle directement de l'attitude des structures responsables qui rechignent à protéger leurs athlètes, les rares cas rapportés étant -la grande majorité du temps- étouffés en interne. Force est de constater que cela risque même de se retourner contre la “lanceuse d’alerte” qui préfèrera alors souvent renoncer à faire valoir ses droits pour ne pas voir sa carrière détruite. A cause des mécanismes toxiques du milieu (conditionnement à la souffrance, soumission à l’autorité et politique de la médaille “à tout prix”), les sportives n’ont aucune alternative en cas de dérapages. (Ex de cas concrets : Mon ex coach nous a traitées, ma mère et moi, de “salopes” devant le directeur technique. La fédération lui a dit de « ne plus recommencer ». / J’ai porté plainte contre un entraîneur pour harcèlement sexuel et moral, ma fédération l’a protégé./ Mars 2021 : Un coach de club a été condamné à 12 mois de prison, la justice soulignant « un risque de récidive dans le cadre de ses fonctions dans l’encadrement des mineurs » lors d’une plainte de son élève mineure pour attouchements et attentat à la pudeur. La fédération sportive a décidé de ne pas l’écarter de ses fonctions, en attendant le

verdict d'appel et prétextant la « présomption d’innocence » qui certes doit être respectée, mais pas au mépris d'un nécessaire respect du principe de prudence.). Des Lois ont été adoptées mais à quoi servent-elles si elles ne sont pas appliquées ? Combien d’athlètes abandonnées sur le bord des pistes, des terrains, des bassins, des dojos, etc. et de générations sacrifiées ?

Cet été 2021 -soit un an après les belles déclarations du président du CIO-, les sportives et sportifs belges défendront fièrement les couleurs de la Belgique à Tokyo. Chaque athlète cherchera à se surpasser et le Sport, dans toutes ses disciplines et sa diversité, sera à la fête. Nous vous adressons cette requête, afin que pour les prochains JO de Paris 2024, nous puissions réellement nous réjouir d’une égalité et d’une équité effectives entre les garçons et les filles, les hommes et les femmes, dans toutes les disciplines sportives. Vous êtes les garant⸱e⸱s de notre démocratie. Vous vous êtes engagé⸱e⸱s à lutter contre toutes les formes de discriminations, notamment sexistes. Il est de votre devoir de prendre toutes les mesures nécessaires au respect des « Droits des hommes et des femmes ». Alors qu’attendez-vous pour mettre un terme à l’invisibilisation et la ségrégation, tant dans leur sphère spécifique que dans l’espace public, dont sont victimes les sportives?

Comptant sur votre compréhension et votre soutien, nous vous prions d’agréer, Mesdames, Messieurs, les Ministres et Secrétaires d’Etat, nos respectueuses salutations.

Le Mouvement sportif belge.

Signataires : Charline Van Snick (judo), Sofie Gierts (hockey), Justine Henin (tennis), Jolien D’Hoore (cyclisme sur piste), Ryad Merhy (boxe), Cynthia Bolingo (athlétisme), Chloé Caulier (escalade), Anna Van Bellinghen (haltérophilie), Fanny Appes (athlétisme), Lola Mansour (judo), Jill Boon (hockey), Eline Berings (athlétisme), Elise Vanderelst (athlétisme), Claire Michel (triathlon), Camille Laus (athlétisme), Luana Debatty (karate), Fanny Smets (athlétisme), Cecile Blondiau (rugby), Alessia Corrao (judo), Amandine Verstappen (motocross), Renaud Barral (natation synchronisée), Licai Pourtois (jiujitsu), Mohammed El Marcouchi (boxe), Thalya Culot (boxe thaï), Jean-François Lenvain (ultra-marathon), Laurence Rase (taekwendo), Joy Jouret (hockey), Carole Bam (athlétisme), Fabrice Flamand (judo), Nadia Bertrand (jiujitsu), Lucas Buonopane (boxe thaï), Damien Bomboir (judo), Mathias Jardin (jiujitsu), Laurine Delforge (arbitre hockey), Mehdi Datoussaid (kiné athlétisme & préparateur physique basket), David Letor (kiné judo), Dany Closset (directrice adjointe EP Loincin & psychologue du sport CAPSy), Jean Colinet (psychologue du sport CAPSy & coach basket), Damien Brevers (psychologue du sport CAPSy & Co-Director of the Addictive and Compulsive Behaviour Lab-University of Luxembourg), Apolline Vranken (architecte fondatrice de L’architecture qui dégenre), Marie-France Zicot CEMEA (Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active), Aurélie Aromatario (doctorante à la faculté de philosophie et sciences sociales ULB, aspirante FNRS, Atelier Genre(s)&Sexualité(s)), Tous à Bord (ASBL), Minh-Lan Nguyen (collectif Balance ton Sport) et Anne Looze (collectif Balance ton Sport).