Patinage, équitation… les scandales qui éclatent ne sont qu’un pas timide pour sortir l’espace sportif d’une masculinité dominatrice. Le sport reste une activité genrée et sexualisée. Un "club" encore loin de la mixité.

Les scandales qui se multiplient dans le milieu sportif, la libération de la parole concernant les violences sexuelles dans ce monde du sport, le coming out d’athlètes de plus en plus nombreux soulignent l’extrême besoin d’ouverture, et, par contraste, l’extrême degré de fermeture des espaces sportifs. Malgré leur exposition, notamment lorsqu’ils sont conçus pour le spectacle, ces espaces possèdent leurs lieux intérieurs coupés du regard, leurs interstices, leurs trajectoires parfois sombres.

Le sport a inventé des lieux spécifiques, créé des infrastructures. Ces lieux sont structurés par des règles propres qui quadrillent l’espace, en répartissent les accès. Les espaces sportifs sont distincts d’autres espaces de convivialité ou d’éducation comme l’école ; ils ne façonnent pas les mêmes groupes, et ils composent des relations particulières entre les individus, fondées sur des critères et des valeurs propres. Ils sont censés être protecteurs et formateurs : ils se justifient comme des lieux d’épanouissement personnel, de développement des corps, d’ouverture aux autres dans un engagement porteur d’une éthique du respect.

Mais le mouvement de spécialisation des sites sportifs et de rationalisation de la pratique referme les espaces sportifs sur eux-mêmes. S’y développe une culture de l’entre-soi qui - les derniers témoignages de victimes de violences sexuelles en attestent - au lieu d’être protectrice, s’est révélée destructrice et violente. Le vestiaire, au lieu d’être un lieu convivial d’acceptation respectueuse des corps différents, peut devenir un espace clos et inquiétant, où se reproduisent des processus de domination, de discrimination, de violences.

Il en va de même pour tous les espaces qui se referment à coups d’abus de confiance, d’abus de pouvoir, d’abus d’autorité, isolant les victimes, les livrant aux agresseurs : local à matériel, transports et hôtel lors des déplacements, entraînements individuels.

Rappelons que le sport est une activité genrée et sexualisée. Dans la plupart des espaces sportifs, les genres sont séparés, la mixité limitée et les compétitions cloisonnées. Cette séparation selon le genre entretient certaines formes de masculinité et de féminité qui permettent d’exercer des processus de contrôle social et de reproduction de normes genrées et sexuelles. C’est ainsi que des violences sexuelles, sexistes, homophobes, transphobes y ont lieu, mais qu’elles sont tues, tolérées ou niées. L’espace sportif demeure un lieu où se performe une masculinité conquérante, qui se traduit notamment par la dévalorisation des femmes et la mise à l’écart, plus ou moins violente, des personnes homosexuelles, intersexuées (pensons à Caster Semenya) ou trans. Le sexisme et l’homophobie y sont une composante d’un type d’affirmation virile qui autorise la violence symbolique, voire physique, envers celles et ceux qui ne se conforment pas à ce système.

Des processus bien huilés

Comment s’étonner, dans ces conditions, que la ligne soit aussi dramatiquement ténue entre la performance de la masculinité et l’accomplissement de rituels de domination masculine, sexualisée, envers les femmes ? La violence et les agressions sexuelles dans le sport procèdent de la conjonction entre les agissements d’individus, dotés de libre arbitre, et les processus bien huilés d’un système qui fabrique des espaces clos, prévus pour être protecteurs, mais qui peuvent se transformer en lieux d’emprise, isolants, tunnels bien sombres de trajectoires sans issue pour de trop nombreuses victimes.

Il faut ouvrir les espaces sportifs. Les ouvrir physiquement, mais surtout symboliquement et sur le plan institutionnel. Il faut briser l’entre-soi masculin des instances sportives. Essayer de moduler certaines règles, qui gravent dans un marbre oppressant les différences biologiques, et aboutissent à des violences indicibles envers les personnes trans, les femmes qui ne rentrent pas dans certains critères physiques, les hommes qui ne participent pas aux blagues convenues.

Les institutions, fédérations, clubs, les différents collectifs sportifs doivent trouver les moyens pour poursuivre et amplifier considérablement le timide, trop faible encore, mouvement d’ouverture qui commence à se faire jour dans le sport, en France comme à l’international. Afin que ces espaces deviennent des espaces de sécurité pour toutes et pour tous, que la circulation s’y fasse sans risque pour les plus vulnérables, que le plaisir d’y jouer autorise les corps à y évoluer sans crainte.

Ce texte a initialement été publié dans Libération.