Une opinion de Marc Molitor, journaliste, auteur de "Tchernobyl, déni passé, menace future" aux éditions Racine, 2011.


Peut-on se réjouir qu’une œuvre de qualité hollywoodienne incontestable, non seulement comporte bon nombre d’erreurs, d’invraisemblances et de contrevérités, mais en outre évacue des dimensions essentielles de l’évènement dont elle parle ?


Le grand succès international de la série télévisée Chernobyl pose un grand problème. La réalisation est efficace et impressionnante. Les pronucléaires sont confortés dans leur opinion qu’il s’agissait d’une catastrophe soviétique. Les antinucléaires se réjouissent de ce rappel des dangers du nucléaire. Les associations Enfants de Tchernobyl enregistrent un regain d’appels de familles volontaires pour l’accueil d’enfants des zones contaminées. Et des victimes aujourd’hui oubliées se réjouissent qu’on reparle d’elles.

Mais peut-on se réjouir qu’une œuvre de qualité hollywoodienne incontestable, non seulement comporte bon nombre d’erreurs, d’invraisemblances et de contrevérités, mais en outre évacue des dimensions essentielles de l’évènement dont elle parle ? Car Tchernobyl fut un accident aux multiples conséquences sanitaires, économiques, politiques et sociales, qui a marqué son époque, éprouvé de vastes populations et territoires, entraîné controverses et déni.


Erreurs, oublis, contrevérités

On peut adresser deux reproches fondamentaux à Chernobyl. D’abord le nombre très élevé d’approximations, d’erreurs, de contrevérités que contient la série. Yves Lenoir, président de l’association "Enfants de Tchernobyl Belrad" en a dressé une liste édifiante.

Quel est le prix de la "liberté artistique" invoquée par le réalisateur ? Les deux figures centrales, Boris Chtcherbina et Valery Legassov, sont devenus les héros "positifs" de l’histoire, mais ils furent parmi les principaux artisans du programme massif d’expansion nucléaire soviétique qui, mené à un rythme échevelé, avec l’autoritarisme, une sûreté dégradée et un contrôle insuffisant, est à la base de la catastrophe. La physicienne Ulana Khomyuk est un personnage inventé, fusion, dit le réalisateur, de plusieurs figures contestataires. Mais son rôle, dans la série, d’enquêter sur les défauts du réacteur - soi-disant cachés ou inconnus -, est un épisode fictif. Un personnage majeur escamoté est le physicien biélorusse Vassily Nesterenko, directeur de l’Institut d’énergie nucléaire de Minsk, qui a tout de suite mis ses compétences et ses équipes au service de la protection des populations, en opposition aux consignes officielles. Absent de la série, il a joué, dans la réalité, un rôle majeur, dans l’urgence comme dans la durée, dans la contestation des mensonges "officiels" sur Tchernobyl.

Mais au-delà de ces raccourcis scénaristiques douteux, il y a plus.

Passées au bleu les révoltes de "liquidateurs" qui ont émaillé la période de l’assainissement de la zone interdite. Oubliée, l’interdiction faite aux médecins de pronostiquer le moindre lien entre la radioactivité et une série de pathologies dont les habitants de la région sont victimes…

Pas un mot des travaux d’enquête de nombreuses femmes et hommes, journalistes et acteurs locaux (scientifiques, médecins, forestiers, conseillers municipaux, etc.) qui, au prix de leur sécurité et confort personnel ou politique, ont mis au jour de nombreux problèmes de santé et autres vécus par les populations - tenus secrets par la hiérarchie du parti et par l’establishment moscovite du nucléaire et de la radioprotection -, et même dévalorisés et méprisés par les experts occidentaux envoyés dans la région.

Pas la moindre allusion aux révoltes des habitants de 1989, après la publication des cartes de contamination montrant qu’ils vivaient toujours sur des zones fort contaminées. Pas d’allusion à l’élection au soviet suprême - lors des premières élections vraiment démocratiques organisées par Gorbatchev -, de nombreux protagonistes qui contestaient ce secret. Pas un mot sur les débats particulièrement vifs tenus alors publiquement au sein de ce Parlement.

Pas un mot sur la contestation du nucléaire qui traversa alors tout l’URSS, et qui réunit provisoirement, dans diverses républiques, les courants écologistes, nationalistes et démocratiques et autres contestataires du centralisme soviétique…

© PHOTONEWS

Pas un mot de l’Ouest

La gestion de la catastrophe est devenue internationale et a donné lieu à des conflits inédits absents de la série. Ils ne mettaient pas vraiment aux prises l’Est et l’Ouest, cette dimension-là est vite passée au second plan, après une première phase au cours de laquelle le drame a avant tout été "soviétisé" (1). Mais on passe sous silence que l’expansion nucléaire soviétique était célébrée aussi à l’Ouest, par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Et après avoir visité le site sinistré en mai, le numéro 2 de l’AIEA déclare que "même avec un accident comme celui-là par an, l’énergie nucléaire reste intéressante…" Tout est mis en œuvre pour minimiser les conséquences possibles à long terme de la catastrophe. La série fait notamment l’impasse sur la réunion organisée par l’AIEA à Vienne en août 1986 - où Legassov, le vrai, présente un descriptif de l’accident en partie biaisé, et un bilan prévisionnel de 40 000 victimes probables, bilan basé sur un modèle international de calcul des effets de la radioactivité. Même si elles adhéraient à ce modèle, les délégations occidentales et les experts des institutions internationales obligèrent les Soviétiques à ramener ces prévisions à 4000 et firent retirer le document de la circulation.

Très vite après l’accident, les autorités françaises de radioprotection ont tenu un discours lénifiant. Revenant de voyage sur place elles évoquent, début juin, des problèmes limités à quelques villages… Plus tard, une mission de l’OMS de trois scientifiques occidentaux aura une attitude odieuse de déni vis-à-vis des nombreux acteurs locaux qui, surtout en Biélorussie, produisaient des informations alarmantes sur l’impact de l’accident.

La suite, ce sont aussi tous les freins mis à une authentique recherche et aux débats ouverts sur les effets de Tchernobyl, et cela n’a pas cessé depuis 30 ans. Ce sont enfin et évidemment les conséquences sanitaires catastrophiques qui ont frappé les populations locales et les intervenants sur le site de la catastrophe, et qui se poursuivent aujourd’hui, dans le déni, l’occultation ou la minimisation de nombreuses institutions, nationales ou internationales.

Voilà ce qu’il aurait fallu raconter. C’est cela le sens de Tchernobyl, ce combat incessant contre le déni, mené par un certain nombre de personnes devenues pratiquement des dissidents.

(1) Les services américains n’hésitant pas à exploiter d’abord la catastrophe en inventant des bilans fantaisistes, avant que l’establishment scientifico-nucléaire américain n’adopte l’attitude inverse, la minimisation, pour préserver l’avenir du nucléaire.

Titre de la rédaction. Titre original : "Cherbonyl, le succès d'une série équivoque".