POLITOLOGUE

On croit de plus en plus fermement que les missions terroristes exécutées par des volontaires prêts à se suicider est un phénomène nouveau et redoutable, car il n'y a pas de moyens de le prévenir. C'est là l'un des multiples mythes qui entourent depuis toujours le terrorisme. Le terroriste disposé à s'immoler, voire impatient de le faire, a toujours existé et ce dans toutes les cultures. Il a épousé des causes diverses, allant du gauchisme de la bande à Baader-Meinhof des années 70 en Allemagne à l'extrémisme de droite. Quand l'aviation japonaise a voulu recruter des kamikazes, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les volontaires se sont présentés par milliers. Les jeunes Arabes qui se font sauter dans les autobus de Jérusalem et s'attendent à être récompensés par les vierges du Paradis sont en fait les maillons d'une chaîne ancienne. (...)L'histoire montre que le terrorisme a généralement un impact politique limité et que, lorsqu'il produit un effet, c'est souvent l'effet contraire à celui recherché. Le terrorisme des années 1980 et 1990 ne fait pas exception à la règle. L'assassinat de Rajiv Gandhi en 1991, alors qu'il faisait campagne pour reprendre son poste de Premier ministre, n'a ni hâté ni ralenti le déclin du Parti du Congrès en Inde. La recrudescence des actes terroristes du Hamas et du Hezbollah en Israël ont incontestablement influencé les résultats des élections en Israël en mai 1996, mais si ces deux groupes ont atteint leur objectif immédiat, qui est de retarder le processus de paix sur lequel le Président de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat a misé son avenir, l'accession au gouvernement d'un Likoud inflexible va-t-elle dans le sens de leurs intérêts? D'autre part, Yigal Amir, l'étudiant orthodoxe juif qui a assassiné le Premier ministre Yitzhak Rabin en automne dernier parce qu'il désapprouvait les accords de paix avec les Palestiniens, aurait pu faire élire Shimon Pérès, un modéré, pour un mandat complet si les terroristes islamiques n'avaient pas remis la question de la sûreté d'Israël à l'ordre du jour.

LES POSSIBILITÉS DU TERRORISME

En tout état de cause, les perspectives d'avenir du terrorisme, souvent exagérées par les médias, le public et certains politiciens, s'améliorent dès lors que son potentiel de destruction s'accroît. (...) Jusqu'aux années 1970, la plupart des observateurs considéraient qu'en matière d'escalade des moyens utilisés par les terroristes, les matériaux nucléaires volés constituaient la plus grande menace; beaucoup pensent maintenant que le danger pourrait venir d'ailleurs. Un rapport du ministère de la défense des États-Unis publié en avril 1996 signale que «la plupart des groupes de terroristes n'ont pas les ressources financières et techniques nécessaires à l'acquisition d'armes nucléaires, mais ils pourraient se procurer des matériaux leur permettant de fabriquer des dispositifs d'irradiation, ainsi que certains agents biologiques et chimiques»

. Certains groupes sont appuyés par des Etats qui possèdent ou peuvent obtenir des armes de ces trois derniers types. Les groupes terroristes eux-mêmes s'intéressent aux agents toxiques depuis le XIXe siècle. En mars 1995, le culte Aum Shinrikyo a dispersé du gaz sarin dans le métro de Tokyo; cette attaque a fait dix morts et plus de cinq mille blessés. A un niveau plus amateur, aux Etats-Unis et à l'étranger, des groupes terroristes se sont essayés à l'utilisation de substances chimiques et d'agents biologiques tels que les toxines du botulisme, la protéine toxique rycin (deux fois), le sarin (deux fois), la bactérie de la peste bubonique, la bactérie de la typhoïde, le cyanure d'hydrogène, le vx (un autre gaz neurotoxique) et peut-être le virus Ebola.

Dans l'ensemble, les terroristes ne feront pas plus qu'il n'en faut si les armes classiques dont ils disposent, en l'occurrence leurs pistolets-mitrailleurs et bombes, sont suffisantes pour continuer la lutte et atteindre leurs buts. Mais la décision de recourir à la violence n'est pas toujours rationnelle; si elle l'était, il y aurait beaucoup moins d'actes de terrorisme, car ceux-ci parviennent rarement à réaliser leurs objectifs. Que se passera-t-il si, après des années de lutte armée et la perte d'un grand nombre de leurs militants, les groupes terroristes ne réalisent aucuns progrès ? Le découragement peut déboucher sur l'abandon de la lutte armée ou le suicide. Mais il peut également mener à une dernière tentative désespérée de vaincre l'ennemi haï par des armes que l'on n'a pas encore essayées. Pour reprendre une expression d'Atalide, héroïne de «Bajazet», une tragédie de Racine: «Mon unique espérance est dans mon désespoir.»

En principe, les groupes terroristes réunissent des fanatiques, car seule une foi intraitable en ses idées (ou un relativisme moral total) justifie le fait de tuer. Cet élément était vif parmi les terroristes russes avant la révolution et chez les fascistes roumains de la Garde de fer dans les années 1930; il l'est encore aujourd'hui chez les Tigres tamouls. Les musulmans fanatiques considèrent que tuer leurs ennemis est un commandement religieux de Dieu et que les partisans de la laïcité parmi eux ainsi que l'Etat d'Israël seront annihilés car telle est la volonté d'Allah. Selon la doctrine d'Aum Shinrikyo, le meurtre peut aider la victime comme son assassin à trouver le salut. Le fanatisme sectaire a connu un regain d'activité au cours des dernières années et, en général, plus le groupe est petit, plus il est fanatique. (...)

La devise de «Chaos International», l'une des nombreuses publications dans ce domaine, est une citation de Hasan ibn al-Sabbah, maître des «Assassins», une secte médiévale shiite dont les membres en état d'extase mystique tuaient notamment les croisés: «Tout est permis, dit le maître.» C'est à ce point que le monde ancien et le monde futur se rencontrent.

Walter Laqueur est président du Conseil de la recherche internationale au Centre d'études stratégiques et internationales. Auteur de «Origins of Terrorism : Psychologies, Ideologies, Theologies, States of Mind» (avec Walter Reich) octobre 1998. 1996 The Council on Foreign Relations, Inc. Dossiers mondiaux, in «Revues électroniques de l'Agence d'information des Etats-Unis»

Web http://usinfo.state.gov/journals/itgic/0297/ijgf/frgj-3.htm

© La Libre Belgique 2001