Une chronique de Xavier Zeegers*.

Ainsi donc le syndrome de la tabula rasa, nommé en Amérique la cancel culture, sévit déjà en Europe, en éternels suiveurs que nous sommes. Dans mon école primaire de jadis, Léopold II était "le grand roi bâtisseur" mais désormais je lis çà et là qu’il serait responsable de la mort de dix millions de personnes, pas moins ! Il faudrait donc rebaptiser le tunnel à son nom à Bruxelles, au terme de sa rénovation. Admettons que cette référence soit "usée", sans ignorer pourtant que la topologie des rues, places et monuments implique un dépoussiérage régulier pour cause d’obsolescence. Mais alors il y a le risque d’ouvrir des boîtes de Pandore embarrassantes. Pourquoi garder la rue des Colonies ? Et ne faudrait-il pas évacuer la statue de Godefroid de Bouillon ? À Frameries, dans le Hainaut, il y a une rue Joseph Staline. Elle ne semble déranger personne, bien qu’il ait commis, il me semble, davantage de meurtres que notre ancien roi. En Flandre, à Dentergem, la Joris Van Severenlaan, patronyme d’un fasciste notoire, ne trouble personne. Par contre, la commune de Puurs, malgré la résistance - si l’on ose dire - de ses habitants qui refusèrent neuf fois le changement, a décidé en 2020 de rebaptiser la rue Cyriel Verschaeve, prêtre collabo dont l’ombre planait sur le fort de Breendonk, à quelques encablures.

Mais revenons à notre sinistre artère souterraine. La Région bruxelloise nous propose de participer à sa réhabilitation en lui envoyant des suggestions pour une nouvelle appellation. Étrange démocratie car quinze noms ont été présélectionnés d’office. Et selon des rumeurs tenaces, le choix d’Annie Cordy semble déjà acquis. Mais alors pourquoi solliciter nos avis ? Le mien est simple : si l’on veut rétablir l’honneur de femmes admirables injustement sous-représentées (6 % à peine) dans la sphère publique et patrimoniale, ne choisissons ici… personne et attendons une occasion plus flatteuse. Car un tunnel, c’est quoi ? Une vaste tombe obscure, angoissante, polluante, anxiogène, provoquant des crises de panique pour les claustrophobes se sentant piégés dans des bouchons et renvoyant à des drames tels que celui du tunnel du Mont-Blanc en 1999 ou de Sierre en 2012. Et ce serait avec ces souvenirs qu’on voudrait rendre hommage à une héroïne de la Résistance (Dédée De Jongh), voire à une icône antiraciste (Rosa Parks), parmi les quinze retenues, avec notre pétillante Annie Cordy qui nous disait à la fin de chaque spectacle : "N’oubliez pas d’être heureux !" Elle a déjà un parc, certes, mais mériterait que l’on baptise aussi en son nom une école des arts de la scène, un théâtre, un centre culturel, un cabaret rendant hommage à ses multiples talents. Et pourquoi pas une boule de l’Atomium, symbole de belgitude ?

Exit Clette Mariette, par exemple

Pour conclure, vu qu’il ne s’agit que d’un tapis de béton s’étirant vers la basilique, ne nous cassons pas la tête : le tunnel Basilique, déjà connu de tous, ferait bien l’affaire. Et cela permettrait des économies avec un seul indicateur lumineux : Basilik, comme il y a déjà Bozar ou Boetik par ailleurs. Et pour affirmer l’ancrage bruxellois du site, pourquoi ne pas remplacer l’imprononçable sortie Sainctelette par : exit Clette Mariette ? Quand ma fratrie avec nos parents s’en allait vers la Côte, nous pensions qu’elle était tout au bout de l’avenue Charles-Quint, qui débouche sur l’autoroute. Je suggère dès lors de la renommer boulevard de la Mer du Nord et que ses rues perpendiculaires s’appellent désormais rues Siska, Moeder Babelutte, Tante Jessy, avenues du Coq, de Coxyde, du Zwin, etc. ; ce qui exciterait déjà les enfants se trémoussant d’impatience joyeuse. Et ils se croiraient déjà presque arrivés. Nous ferions alors preuve de fraîcheur, d’humour et d’originalité, talents qu’on nous prête volontiers à l’étranger. Nul doute qu’un jour il y aura à Ostende une artère rendant hommage au chanteur Arno. Ce serait bien poétique, une avenue "Dans les yeux de ma mère"…

>>> (*) xavier.zeegers@skynet.be

>>> Titre, chapô et intertitre sont de la rédaction. Titre original: "Rien d’obscur pour Annie !"