Opinions Combien va coûter la rénovation des tunnels à Bruxelles ? Plusieurs chiffres circulent, allant de cinq cents millions à un milliard d’euros. Et si ce tarif déjà pharaonique n’était que la partie émergée d’un scandale sanitaire non calculé et beaucoup plus coûteux ? Une opinion de Chahr Hadji, un citoyen bruxellois.

Pendant qu’une grande partie de la classe politique se trouve au chevet des tunnels pour veiller à leur mauvaise santé, qui veille à celle des utilisateurs et riverains des tunnels ? Que coûtent ces tunnels et leur flot de voitures, pour la santé publique ?

Cette pollution a pourtant un coût humain et financier non négligeable, que semblent oublier nos "responsables" politiques à l’heure de prendre leurs décisions. L’OMS estime à 18 milliards par an, le coût de la pollution de l’air pour la Belgique, et a désigné l’air que l’on respire comme un cancérigène certain. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, la pollution atmosphérique aurait causé la mort de plus de 11 000 Belges en 2012, et on peut supposer que Bruxelles occupe la première place en nombre de morts. La pollution tue et l’on regarde ailleurs !

Pire dans les tunnels…

Qu’en est-il des niveaux de pollution dans les tunnels ? Il existe des limites fixées dans un décret de 1994 de la Région de Bruxelles-Capitale relatif à la qualité de l’air dans les tunnels routiers (1). Le dioxyde d’azote (NO2) y est par exemple limité à 400 μg/m³ (microgrammes par mètre cube). Cette valeur, déjà deux fois supérieure aux normes fixées par l’UE, est allègrement dépassée tous les jours ! L’organe chargé de veiller et d’informer sur la qualité de l’air en Belgique (Céline) signale : "Dans les tunnels bruxellois, les concentrations de NO2 sont 10 fois (et plus) supérieures aux concentrations présentes dans l’air extérieur." L’Association nationale pour la préservation et l’amélioration de la qualité de l’air ajoute : "C’est un gaz toxique entraînant une inflammation importante des voies respiratoires à des concentrations dépassant 200 μg/m³, sur de courtes durées."

L’habitacle des véhicules où l’on pourrait se sentir protégé est le lieu qui, par un phénomène d’accumulation, est le plus toxique. Le Dr Halimi, secrétaire général et cofondateur de l’ASEF (Association Santé Environnement France qui rassemble près de 2 500 médecins) travaille depuis de nombreuses années sur la qualité de l’air extérieur.

Dans une enquête (2), il a entre autre mesuré les niveaux de particules fines (PM2,5) dans les habitacles des véhicules aux heures de pointe. Ces particules, produites en grand nombre par les véhicules diesel, sont montrées du doigt par une multitude d’études provenant de la communauté scientifique et allant toutes dans le même sens.

… et dans les bouchons

Tous les indicateurs sont au rouge et le doute n’est plus permis, asthme, allergies, toux chroniques, mais aussi problèmes cardio-vasculaires, cancers, naissance de bébés prématurés sont autant de maladies liées aux particules fines. Lors de cette enquête, Patrice Halimi constate des hauts niveaux de PM2,5 dans les bouchons qui, je cite, "augmentent très significativement lorsque les voitures passent dans des tunnels" . Les taux de PM2,5 dans l’habitacle sont près de 5 fois supérieurs aux valeurs recommandées par l’OMS quand les véhicules s’y trouvent. Les embouteillages du soir et du matin sont donc les pires heures de la journée, mais c’est aussi et surtout le moment où les automobilistes restent le plus longtemps coincés dans ce qui devient une véritable usine à gaz !

Faut-il interdire ?

Pour les navetteurs et les Bruxellois qui empruntent quotidiennement ces tunnels, est-ce vraiment sans risque ? Ne faudrait-il pas interdire, ou du moins fortement déconseiller aux personnes fragiles, comme les personnes asthmatiques ou les enfants, l’accès aux tunnels pendant les heures de pointe ? Ce n’est évidemment pas à moi à le dire mais plutôt au docteur et ministre Maggie de Block, chargée de la Santé publique de tous. Si ces tunnels d’une autre époque étaient vus à leur construction comme un progrès de mobilité, on sait aujourd’hui qu’avec le flot de circulation qu’ils autorisent au cœur de Bruxelles, ils concentrent les plus hauts niveaux de pollution de l’air et sont un véritable scandale sanitaire.

Si les automobilistes sont victimes malgré eux d’un manque d’alternative de qualité, les riverains et commerçants bordant cette artère ne sont pas en reste. Une étude européenne pilotée par l’Institut de veille sanitaire de Paris (3) annonce dans ses conclusions que "la pollution de l’air à proximité du trafic routier est un facteur majorant dans le développement de maladies chroniques : asthme chez l’enfant, pathologies respiratoires et cardiovasculaires chez les adultes de 65 ans et plus" .

Les coûts en soins de santé

Adrian Barnett, professeur à l’université du Queensland, a mené une étude auprès de 970 femmes attendant un heureux événement et vivant près d’une route au trafic important. "Nous avons examiné la distance entre l’habitation et les routes dont le trafic est important. Nous voulions établir la distance à laquelle la pollution de l’air a le plus d’impacts négatifs sur la grossesse de ces femmes." Résultat, les femmes sont davantage susceptibles de donner naissance à des bébés prématurés dans un rayon de 400 m. Et d’ajouter : "Les prématurés et les bébés de petite taille restent plus longtemps à l’hôpital après la naissance, sont plus fragiles et sont plus à même de développer des handicaps."

A défaut de pouvoir évaluer financièrement la souffrance qu’occasionnent toutes ces maladies, on peut en évaluer les coûts en soins de santé. Mais pour ça, il est nécessaire de diligenter une enquête de santé publique sur l’impact de nos choix urbanistiques. Cette enquête permettrait aux décideurs politiques d’établir des priorités entre santé publique et mobilité et de faire un choix éclairé.

Pour ma part, en tant que Bruxellois soucieux de ma qualité de vie, le choix est fait. Si la Belgique a pu se passer de deux centrales nucléaires, Bruxelles pourra bien se passer de deux tunnels. Abandonnons la rénovation de ces ouvrages du passé qui risque de grever nos capacités à investir dans une mobilité soutenable et éco-responsable. Des mesures prioritaires sur les déplacements domicile/travail qui occasionnent les plus gros problèmes de mobilité doivent être prises et ce sans attendre l’arrivée hypothétique du RER en 2065. Le covoiturage et le télétravail sont des pistes intéressantes et doivent être encouragés, en renforçant la législation déjà existante. On n’évitera pas non plus de parler du principe pollueur/payeur en tenant compte des inégalités sociales.

Nos hommes et femmes politiques sont confrontés à un choix crucial, suivre la tendance facile du "tout à la voiture" ou la bonne direction, celle de la santé publique et de l’intérêt général.


(1) http://www.ejustice.just.fgov.be/cgi_loi/loi_a.pl

(2) http://www.asef-asso.fr/mon-air-exterieur/nos-etudes/1970-notre-enquete-voitures-toxiques

(3) http://www.invs.sante.fr/Dossiers-thematiques/Environnement-et-sante/Air-et-sante/Evaluations-d-impact-sanitaire-EIS