Une chronique de Laura Rizzerio, professeur de philosophie à l'UNamur.

L’ampleur de la seconde vague de l’épidémie a surpris tout le monde. Nombreux sommes-nous aujourd’hui à nous interroger à propos du futur. Quand pourrons-nous retrouver une certaine "normalité" dans nos vies ? Si certains espèrent que le vaccin permettra d’éradiquer le virus et de nous rendre ainsi à notre vie d’avant, d’autres, plus prudents, imaginent qu’il permettra davantage de maîtriser la pandémie que d’y mettre fin. Cette "prudence" se nourrit aussi de la conviction que d’autres crises pourraient survenir, nous obligeant à trouver des solutions structurelles et plus durables pour y faire face. Une réflexion sur le long terme semble ainsi s’imposer et c’est sans doute la seule qui permettra d’entrevoir le bout du tunnel.

La crise que nous vivons ne peut en effet se réduire à sa dimension sanitaire. Avant que la pandémie ne s’impose par sa violence, d’autres crises hantaient déjà la société. C’est le cas de la crise climatique et de la crise migratoire par exemple. D’ailleurs, les scientifiques ont souvent attiré notre attention sur le fait que ces crises sont liées, en identifiant leurs causes dans un modèle de société qui conduit à l’exploitation massive des ressources de la Terre et qui provoque, en cascade, déforestation, apparition de zoonoses, émissions massives de gaz à effet de serre, réchauffement climatique, montée des eaux et pollution des sols. Or, si ce lien peut être démontré, alors tenter de "vaincre" la pandémie sans s’attaquer à ce qui en favorise l’apparition, c’est comme vouloir écoper l’eau d’un bateau qui coule sans colmater la fuite. Il est donc évident que les solutions ponctuelles qu’on peut apporter à la crise sanitaire se réduiront à un emplâtre sur une jambe de bois, si du moins l’on ne s’attaque pas en même temps aux causes qui ont rendu celle-là possible. D’ailleurs, elle a eu au moins le mérite de nous questionner à propos de notre modèle de société, en nous poussant à en imaginer un autre, plus sain et durable, capable d’assurer la santé publique, mais aussi de garantir un équitable partage des ressources.

Or, il est un fait que, au niveau individuel, en dévoilant la vulnérabilité de nos existences, la pandémie a permis de prendre davantage conscience du lien qui nous lie les uns aux autres, et d’apercevoir que la sauvegarde du bien propre ne peut se produire qu’à condition de prendre en compte le bien de tous. Les exemples de solidarité qui ont vu le jour tout au long de cette année si particulière en témoignent. Le temps du confinement a aussi rendu possible une nouvelle manière d’habiter l’espace et le temps, de se déplacer et de s’alimenter dans le respect des ressources communes. Veiller au bien commun est devenu ainsi plus concret, et de nombreuses personnes ont (re)découvert que l’entraide constitue une attitude bien plus adéquate pour affronter les crises que le "chacun pour soi".

Le sens de l’action politique

Est-ce suffisant ? Non, car la solidarité et l’entraide ne peuvent se concrétiser qu’au travers de structures découlant de l’organisation de la société. Autrement dit, tous les actes de solidarité que nous pourrions poser en tant qu’individus ne peuvent pas dédouaner le politique d’assumer ses responsabilités et d’exercer sa mission législative et exécutive afin que l’action publique et l’action privée soient subordonnées à la poursuite du bien commun. Et cela par la mise en place de balises qui garantissent la juste distribution des biens et la protection des droits fondamentaux. C’est là le sens de l’action politique, son devoir et sa responsabilité. Il en va de sa crédibilité et de celle de l’État qu’elle incarne.

Après avoir pris acte de la capacité des citoyens à se montrer généreux et solidaires dans leurs actions individuelles (je pense à l’abnégation des soignants, des enseignants, des bénévoles, des métiers de service, des artistes dont l’inépuisable créativité a adouci nos heures sombres…), il est temps que l’action politique témoigne aussi en retour aux citoyens que la volonté des élus est d’agir pour la construction d’une société où le bien de chacun, et non l’intérêt des particuliers ou des lobbies, est la priorité. Cela doit passer entre autres par un financement adéquat de secteurs qui relèvent le plus du bien commun (la santé, l’éducation, la recherche, la culture…), par l’exercice d’une justice sociale permettant la répartition équitable des biens, et par la protection des plus vulnérables. Il en va de la sauvegarde du bateau et de l’efficacité des efforts généreusement accomplis par certains pour éviter son naufrage.