Je m'étais levé avec la certitude que je m'expliquerai à propos de ce que j'avais pensé en écoutant Ingrid Betancourt, et que je nommerai cette réflexion personnelle "Ingrid Betancourt n'a été emprisonnée que six ans". Après m'être lu, relu et corrigé, je me rendis compte du coeur réel du sujet qui m'avait occupé sans que j'en fusse conscient : le visage. Et c'est ainsi que j'ai décidé de nommer autrement ma tentative : "Le visage d'Ingrid". J'entends déjà les commentaires : comment ose-t-il ? C'est vrai, pourquoi ai-je pensé "Ingrid Betancourt n'a été emprisonnée que six ans" ? Pourtant, c'est exactement ce que je me suis dit en l'écoutant après sa libération. Et si j'ai décidé de composer un petit essai à partir de cette réflexion spontanée, ce n'est pas pour minimiser l'horreur de son épreuve. Non, il s'agit d'autre chose...

Nous connaissions tous son histoire et nous avons entendu son long témoignage. Elle semble en bonne santé physique et, contrairement à ce que nous avions vu auparavant, elle n'est ni abattue ou hébétée comme on aurait pu l'imaginer.

Résilience ? Ce mot mystérieux, et à la mode du moment, est venu s'imposer spontanément pour expliquer la capacité d'Ingrid à rebondir. La résilience est une notion que la physique connaît bien, elle désigne la capacité d'un matériau à résister aux chocs, aux contraintes...

Il y a bien longtemps déjà, je m'étais inquiété de cette transposition si rapide - à la limite de la substitution - des choses aux hommes. Aujourd'hui, plus qu'hier encore, cette évidence me laisse songeur car, si Ingrid semble avoir toutes les chances de pouvoir "rebondir", c'est essentiellement et comme nous l'avons tous perçu, grâce aux autres. C'est par eux qu'elle resta femme dans la communauté des humains, et d'abord par son visage.

Alors donc : Ingrid Betancourt a été emprisonnée six ans sans être oubliée, sans que son drame soit passé sous silence. Elle a continué d'exister pour ses "proches naturels", mais aussi pour tous ceux qui acceptèrent de se laisser affecter par son malheur. Tous ceux-là sortirent de leur confort, et se laissèrent "déranger".

Pour le dire autrement : Ingrid a été emprisonnée physiquement six longues années, mais durant tout ce temps, elle continua d'exister pour les autres et par eux. Elle resta - malgré tout - un visage qu'on placarda partout, jusqu'aux sommets du monde. Un visage, un sujet.

Mais pour celui (celle) qui a été négligé(e), à cause de son malheur, pendant six jours, six semaines ou six mois, il serait indigne de penser ou d'écrire qu'il (elle) n'a été oublié(e) que six jours, six semaines ou six mois... Et pourtant : combien pourraient en témoigner, ici et aujourd'hui, dans notre Europe prospère !

L'histoire d'Ingrid Betancourt ne pourrait-elle pas, alors, constituer l'occasion de nous confronter à toutes les petites occasions manquées de regarder le visage de tous ces anonymes ? Car une heure de silence, une minute d'oubli suffisent - peut-être - pour devenir complices de la mort, du malheur...

Et je me souviens de cette image terrible d'Ingrid au fond de la jungle. Prostrée, hébétée, elle semblait déjà morte. Mais lors des interviews, elle précisa qu'elle était très malade et sans médicaments. A-t-elle été prostrée de la même façon en dehors de cette période de dysenterie ? Peut-être. Sûrement, par moments. Mais elle savait qu'on ne l'oubliait pas. L'indifférence pèse plus que les chaînes.

D'autres, plus près de nous, vivent (ou ont vécu) des périodes d'hébétude et de grande détresse parce qu'ils ne sont pas vus, parce qu'ils ne comptent pour personne, parce qu'ils dérangent. Ils sont là, près de nous. Ils ont le même regard qu'Ingrid, mais le voir demande un plus grand effort que de déceler l'hébétude d'Ingrid sur un écran de télévision en sachant qu'elle se trouve au fond de la jungle. Ces proches en détresse ont, pourtant, le même regard. Ils ont le même visage et leur fragilité, leur vulnérabilité supplie, appelle à l'aide, appelle au secours notre responsabilité.

"L'autre me regarde (dans les deux sens du terme)" ne cessa de répéter Levinas. Car, pour lui, accepter de se laisser affecter par "le visage de l'autre homme" est la marque suprême de notre humanité, et cette affectation est le commencement de la responsabilité. L'humanisme se reconnaît en tant qu'il est "humanisme de l'autre homme" et non le produit, par surcroît, de "notre généreuse humanité" comme le suggère la pensée inquiète de Levinas.

Alors me vient ce souhait : tenter de voir le visage d'Ingrid partout où il appelle au secours, et y répondre. Car l'autre qui me regarde porte, peut-être, la trace de la même détresse que la sienne et demande - alors - la même attention.