Du Père Charbel Eid, coordinateur des opérations pour l'aide à l'Eglise en détresse (AED) au Moyen-Orient

Ce vendredi 5 mars, le pape François atterrira en Irak pour son premier déplacement à l’étranger depuis le début de la pandémie, mais surtout pour un voyage historique, notamment à Mossoul et sur la plaine de Ninive occupée par les djihadistes du groupe État islamique entre 2014 et 2017. Ce séjour marquera les esprits pour plusieurs raisons qu’il est important de rappeler.

La première est qu’il constituera un encouragement sans précédent pour les chrétiens d’Irak, qui n’ont reçu la visite d’aucune personnalité gouvernementale étrangère depuis plus de cinq ans. Or, cette communauté fut l’une des cibles privilégiées d’organisations terroristes et, par d’insoutenables persécutions, fut largement forcée de fuir le pays pour ne jamais y revenir tant les tensions restent importantes et les infrastructures publiques détruites. Ainsi, jusqu’en 2003, l’Irak comptait un million et demi de chrétiens. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 300 000, selon l’ONG Hammourabi, qui milite pour la défense des droits de la minorité chrétienne.

"Notre présence en Irak, au Liban, en Syrie et ailleurs est menacée", a commenté le cardinal Louis Raphaël Sako, patriarche des Chaldéens, sur Radio Vatican. "Le Pape vient pour pour nous dire que non, [nous avons] une vocation ici, [nous devons] persévérer et rester."

Pour Mgr Petros Mouché, archevêque syriaque catholique de Mossoul et Qaraqosh, interrogé par l’agence de presse catholique i.media, "ce voyage est un encouragement à rester". "Je ne sais pas si la venue du Pape fera revenir les chrétiens partis. C’est possible. Elle montre déjà à tout le monde que le pays est désormais plus stable, qu’il est capable d’accueillir le Pape", a-t-il ajouté.

Renforcer la région

La deuxième raison qui rend ce voyage capital est justement la stabilisation du pays qu’il encouragera concrètement.

Ce départ en masse des chrétiens d’Orient a en effet occasionné des drames et des blessures profondes dans le pays. Les pasteurs sont les premiers à pouvoir témoigner de cette tragédie. Alors qu’ils ne peuvent s’empêcher de comprendre le choix douloureux de nombreux fidèles de partir, faute de pouvoir garantir la sécurité de leur famille, les communautés chrétiennes qui restent en sont néanmoins affaiblies sinon encore plus marginalisées.

Tout cela sans compter le fait que la présence chrétienne dans l’ensemble du Moyen-Orient est historique de deux millénaires, et fut toujours un facteur de stabilité. Dès lors, si encourager le maintien d’une présence catholique forte en Irak n’est pas une mince affaire, elle est essentielle à l’apaisement culturel et politique du pays.

De plus, bien que principalement "pastoral", c’est-à-dire destiné aux catholiques, à leur témoigner de sa proximité par une présence réconfortante et priante, le voyage du Pape en Irak a également pour but de s’assurer du respect des droits humains fondamentaux. En ce sens, plusieurs rencontres sont organisées avec les dignitaires et responsables politiques de la République irakienne. Ce sera notamment le cas du Premier ministre Moustafa al-Kazimi, qui aura l’occasion de recevoir officiellement le pape François ce vendredi 5 mars.

Lors de ces rencontres, outre les échanges protocolaires et les gestes diplomatiques, on peut s’attendre, tant en coulisses que dans les discours officiels, à ce que François insiste sur l’urgence de la paix.

Bénéfique pour le dialogue interreligieux

Là est la troisième raison qui rend ce déplacement si important. François, par ces mots et ces gestes, est en effet un infatigable artisan de la paix. Il encouragera en ce sens l’ensemble des citoyens de la République d’Irak à se mettre au travail pour rebâtir leur pays, par-delà les différences religieuses. Plus encore, la présence du Pape pourrait être un événement pivot en ce sens.

Sa visite lui permettra également de réaffirmer sa volonté de dialogue avec l’islam et de mettre en pratique l’historique "Document sur la Fraternité humaine" qui a été signé avec le cheikh Ahmed al-Tayeb en février 2019. La volonté de François de chercher la paix par le biais des religions reste en effet un point focal dans sa spiritualité et sa théologie.

Un moment plus raisonnable ?

La visite du Pape s’adressera donc aussi bien aux chrétiens d’Irak qu’aux croyants de toutes les religions dans le monde entier. Elle insistera sur l’ouverture d’esprit que chacun doit posséder pour aller vers l’autre sans avoir peur de la différence.

"À notre époque, le dialogue interreligieux est une composante importante de la rencontre entre peuples et cultures. Lorsqu’il est compris non comme renoncement à son identité, mais comme occasion de plus grande connaissance et d’enrichissement réciproque, il constitue une opportunité pour les guides religieux et pour les fidèles des diverses confessions", avait ainsi jugé le Pape. À la suite de cette visite historique il sera d’ailleurs nécessaire de relancer les tables rondes interreligieuses autour du "Document sur la Fraternité humaine", tant "l’unique alternative à la civilisation de la rencontre, c’est la barbarie de la confrontation", répétait François en avril 2017 dans son discours à l’Université d’Al Azhar, au Caire (Égypte).

On le comprend d’emblée, la présence du Pape en Irak ne sera certainement pas de tout repos. Et n’y avait-il pas également un meilleur moment pour se rendre sur place, un moment plus sûr, plus "raisonnable" ? Si on regarde de l’extérieur et selon les critères du monde, sûrement, mais, comme le dit l’Épître de Jacques dans le Nouveau Testament, "la miséricorde triomphe du jugement" (Jc, 2, 13). Le Pape a donc considéré que la priorité revenait à ceux qui souffraient davantage, quoi qu’il en coûte.

Durant ces quelques jours, le monde entier sera témoin d’un pasteur prêt à tout pour les siens. Que ce soit par le témoignage de son affection pour ces catholiques, par un travail diplomatique au service de l’urgence humanitaire ou par un désir de rapprochement avec nos frères musulmans, ce voyage du Pape en Irak laissera la marque d’un homme entièrement dévoué à la cause de la paix. Il constituera en tout cas aussi une "grande joie", pour reprendre les mots du cardinal Sako.