Chroniqueur

Depuis quelque temps, l'amateur ringard - obsolète - vieux schnock - misonéiste de musique chiante (dite généralement "classique") que je suis s'est branché sur Klara, la chaîne radio "culturelle" de la VRT. Outre des extraits musicaux de qualité (je regrette évidemment qu'il ne s'agisse que d'extraits, mais dans de nombreux domaines le saucissonnage est devenu l'activité majoritaire), je peux ainsi me renseigner sur l'état des choses et des idées des peuplades septentrionales de notre pays, et cela ne manque certes pas d'intérêt. Mais surtout, il n'y a pas de spots publicitaires sur Klara, alors que Musique (non, pas Musiq') 3 est de plus en plus contaminée par cette infection. J'ai donc décidé, pour la radio, de m'expatrier en Flandre (je fais une ou deux exceptions, pour Michel Bero, par exemple, et il m'arrive parfois d'écouter France Musique ou France Culture qui ne sont pas non plus polluées par la pub). Il paraît qu'il existe d'autres chaînes, mais le brouet musique-de-variété-bavardages faussement décontractés me tape irrésistiblement sur les nerfs, et d'ailleurs elles sont elles aussi toutes pourries de pub. Je ne peux plus supporter que tous les matins l'on me parle d'un argent que je ne possède pas (on ne devient pas riche en faisant prof. d'univ : j'avais paraît-il quelques dons pour le mucic-hall, je serais peut-être passé le 15 mars dans l'émission de Drucker, la vraie gloire, et le fric qui va avec), d'une banque me demande en quoi elle peut m'aider, de mon corps qui ne demande pas mieux que de se mettre à mon service, de la voiture au moteur hybride qui ne fait aucun bruit, de celle qui réinvente le plaisir de conduire (dans les embouteillages aussi, sans doute ?), des sauces en pots qui donnent une immense envie de passer à table, et j'en passe tant et tant, sans oublier les accents, dont les Belges ont l'air si friands. Il en va de même, cela va sans dire, à la télé, qui me répète tous les soirs que telle marque de brosse à dents est "partenaire de la Société de médecine dentaire" (c'est quoi ce truc ?), que si je ne suis pas satisfait d'un yaourt, je peux me faire rembourser (et cela se prouve comment, que l'on n'est pas satisfait ?), sans oublier les affabulations qui sont peu éloignées du mensonge : "Deux femmes sur trois", "80 pc des scientifiques", etc.

Comme je dois parfois subir la radio des autres, j'ai découvert récemment une nouvelle perle du genre. On y entendait la secrétaire de l'Athénée Charles Janssens recevant la communication du père d'un élève prénommé Léo, qui lui annonce que celui-ci ne se présentera pas à l'école à la date du retour de vacances, pour la bonne raison que le séjour en Italie de sa famille, grâce aux bons soins de l'agence Thomas Cook, est tellement agréable qu'il a décidé de le prolonger. Devant les protestations indignées de la secrétaire, il lui claque le téléphone au nez. Idiote de secrétaire qui croyait que le rappel du règlement pourrait concurrencer Thomas Cook ! On a bien ri, et on a admiré les tonnes d'intelligence des fils de pub qui ont accouché, en l'absence de toute vergogne mal placée, d'un sketch aussi drôle que du Molière, du Courteline et du Bigard combinés.

Pauvre Ecole, déjà si décriée, il lui manquait cette nouvelle banderille. Malmenée par des enquêtes du type PISA, mal torchées, mal présentées, mal comprises, voilà maintenant qu'on lui rappelle que les vacances c'est plus chouette qu'elle, et que les parents y ont désormais (presque) tout à dire. On l'accuse de tous les maux, tout en lui demandant de résoudre tous les problèmes : satisfaire au besoin de mémoire, respecter l'obligation du respect, ne pas risquer le chômage, devenir polyglotte, se comporter correctement en rue, ne pas tâter des drogues, et tout le reste. Pendant qu'elle essaie de faire front, les marchands de bidules électroniques fourguent à nos gosses téléphones portables et baladeurs, prospectus (on dit "flyers") pour soirées avec dijis, espaces de tchat sur le Net, tout un capharnaüm "culturel" qui méprise l'école et ses pitoyables moyens pédagogiques, mis en oeuvre par ses minables opérateurs, les profs, espèce de moins en moins valorisée, et je ne parle pas des clopinettes qu'on leur octroie pour transmettre des savoirs qui n'ont plus la cote. Une prof de français de mes connaissances, qui essaie de faire son métier le mieux possible dans un établissement pas trop problématique, s'est vue mise en cause par des parents l'accusant d'accorder "trop d'importance à la culture". Du moins utilisaient-ils le mot "culture" dans le sens classique du terme. Car on sait que de nos jours, "culture" désigne tout et n'importe quoi, de l'opéra au rap et au slam, de Rubens à la bédé, de la Bartoli à Britney Spears... Il suffit de consulter les pages "culturelles" dans les quotidiens.

La pub dans les médias de masse est un vecteur inlassable de mépris. Mépris pour ceux qui la subissent, et qu'elle prend nécessairement pour des imbéciles, et maintenant mépris pour l'école, ce lieu qui devrait être d'initiation aux trésors de la connaissance et qui devient de plus en plus un lieu de parcage pour jeunes déboussolés. Entre autres, par l'omniprésente publicité.