Dans la nouvelle géopolitique qui se dessine, les routes de la soie du XXIe siècle arrivent en Europe. Mais c’est d’Europe que partent les idées d’avenir. 
Une opinion de Domenico Rossetti di Valdalbero et Jean Marsia, de l'Union des fédéralistes européens  et plusieurs cosignataires (1).


Les valeurs et une culture partagée dans une société lui donnent son unité et sa force. En Europe, l’humanisme repose sur la tolérance et l’éthique, le progressisme et l’universalisme. Imbibée de culture gréco-romaine, de valeurs judéo-chrétiennes et de l’esprit des Lumières, l’Europe bénéficie d’une civilisation commune. N’en déplaise à Ulrich Beck (The Reinvention of Politics), la culture européenne existe et elle nous donne de la cohérence, de la stabilité, de l’unité et de l’espoir.

César, Vésale et Newton

Protagoras développe l’esprit critique et fait de l’homme la mesure de toutes choses. César établit le système de gouvernance et Justinien le droit. Charlemagne introduit l’enseignement et le pape Nicolas IV donne aux universités un caractère paneuropéen. Henri le Navigateur explore les côtes d’Afrique et Christophe Colomb découvre l’Amérique. Gutenberg invente l’impression de masse et la diffusion du savoir dans toute l’Europe.

Thomas More invente un projet de communauté politique innovant avec Utopia. Vésale formule l’anatomie et Mercator renouvelle la géographie. Les traités de Westphalie mettent fin aux guerres de religion et fondent les États nations.

Locke, Newton et Montesquieu sont à la base de la pensée libre, de la science rationalisée et du droit moderne. Avec Kant arrive la devise "Aie le courage de te servir de ton intelligence !" La Révolution française adopte la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Napoléon laisse en héritage le Code civil.

Du romantisme à la digitalisation

Le XIXe est autant le siècle du romantisme que celui de la montée des nationalismes, du libéralisme, et de l’industrialisation à grande échelle, de l’essor du socialisme, du syndicalisme et de la démocratie chrétienne.

Les excès du traité de Versailles, la fin des empires austro-hongrois, allemand, russe et ottoman, favorisent l’essor des totalitarismes et portent en leur sein la Seconde Guerre mondiale. Les promoteurs des États-Unis d’Europe échouent à les instaurer.

La militarisation de la Rhénanie, l’occupation de l’Autriche et le pacte von Ribbentrop-Molotov mèneront à la guerre. S’ouvre ensuite la deuxième révolution industrielle, du pétrole et de l’atome, qui prend le pas sur le charbon et la machine à vapeur. Après la guerre et les Trente Glorieuses débute la troisième révolution industrielle, des télécommunications, des technologies de l’information et de la communication.

La chute de l’URSS libère des millions d’Européens. L’Europe respire avec ses deux poumons, à l’Ouest et à l’Est. Mais le réveil économique de l’Empire du milieu en début de millénaire - même s’il extrait des centaines de millions de Chinois de la pauvreté - prolonge le règne du totalitarisme communiste et fait courir le risque d’une confrontation avec l’hégémonie américaine et, sur le plan symbolique, avec l’Occident libéral.

Fer de lance de l’État de droit

À la base de la philosophie, de la science et de la technique, l’Europe a dominé le monde. Elle a laissé son empreinte sur tous les continents. Elle doit aujourd’hui être le fer de lance "du respect de la dignité humaine, de la liberté, de la démocratie, de l’égalité, de l’État de droit, ainsi que du respect des droits de l’homme […] dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes" (art. 2 du Traité sur l’UE).

Dans l’Union européenne, nous partageons un ensemble de valeurs, de traditions, de croyances, de pratiques communes et d’imaginaires partagés. Les Français parlent de "civilisation commune" et les Allemands de Geist.

Quels points communs ?

C’est en voyageant hors d’Europe que nous percevons l’habitus européen. Nous avons des similitudes avec les États-Unis, le Canada, l’Australie ou l’Argentine mais nous avons davantage de points communs entre Européens, qu’il s’agisse de culture, d’urbanisme, de piazze, de transports publics, d’enseignement ou de sécurité sociale.

Une société de plus en plus européenne émerge. Elle partage les mêmes valeurs, indignations et rêves. Pour les jeunes, l’Europe relève de l’évidence. La suppression des contrôles aux frontières et des entraves à la libre circulation et au droit d’établissement en constitue un facteur majeur. Le processus de Bologne, l’abolition de la peine de mort, l’enseignement de base obligatoire et la solidarité sont des points de convergence entre tous les Européens.

Métissage des idées

Les auteurs, les peintres, les scientifiques et les musiciens ont voyagé de tout temps. Ils se sont inspirés les uns des autres. Le métissage des courants intellectuels, le brassage des idées, le partage des techniques, les lectures croisées ont conféré à notre culture un caractère européen qui se retrouve chez Léonard de Vinci, Érasme, Mozart, Goya, Schiller, Copernic, Beethoven et Marie Sklodowska Curie.

Nous nous sommes unis par un mélange d’idéal et de pragmatisme. La Jeune Europe de Giuseppe Mazzini, les États-Unis d’Europe de Victor Hugo, le pan-européanisme de Richard Coudenhove-Kalergi, les rapprochements franco-allemands d’Aristide Briand et Gustav Stresemann, les idées de Winston Churchill, d’Altiero Spinelli et d’Henri Brugmans vont inspirer les petits pas de Schuman et Monnet, le marché commun d’Adenauer et De Gaulle, le marché unique et la cohésion économique et sociale de Delors, la subsidiarité de Giscard et de Balladur, l’unification monétaire et l’élargissement de Kohl et de Mitterrand.

Terre d’avenir

Notre modèle européen n’est pas un modèle de puissance pour le monde mais un exemple d’espace pacifique de liberté, de prospérité, de durabilité, de bien-être et de solidarité entre nations, entre peuples et entre citoyens. Si nous ne pilotons plus le monde par la force, nous pouvons le guider par notre culture partagée, substrat commun à la cohésion des futures générations d’Européens.

Nous devons être fiers de notre passé et envisager l’avenir avec confiance afin de relever les défis de la quatrième révolution industrielle, de la digitalisation, de la robotique et de l’intelligence artificielle. Nous devons devenir le moteur mondial de la transition socio-écologique où les ressources naturelles sont utilisées avec sobriété, où la technologie est au service de l’homme, où la science se marie avec l’humanisme et où la compétitivité rime avec la fraternité.

Dans la nouvelle géopolitique qui se dessine, les routes de la soie du XXIe siècle arrivent en Europe. Mais c’est d’Europe que partent les idées d’avenir.

(1) Réflexion cosignée par Robert Verschooten, Michele Ciavarini Azzi, Paul Frix, Marine Imberechts, Nezka Figelj, Bogdan Birnbaum, Marc Bromberg, Francisco Vigalondo, Neil Thomson.