Opinions Aujourd’hui, l’image du Congo léopoldien comme un "État voyou" est ravivée. Le passé de l’Afrique mérite mieux que les "fake news", le narcissisme bien-pensant, voire l’ubuesque. 
Une opinion de Jean-Luc Vellut, ancien professeur aux universités de Kinshasa et de Lumbumbashi (RDC). Professeur émérite de l'UCL.

Dans une communication récente au Standaard, le professeur G. Vanthemsche démontre clairement le caractère très hypothétique des chiffres de mortalité hors normes qui sont brandis comme autant de faits avérés (!) de l’histoire démographique du Congo. Il s’en prend aussi à l’absurdité et l’indécence qu’il y a à comparer les pertes dues à la conquête coloniale avec celles, planifiées, dues aux régimes totalitaires du XXe siècle. On en vient à faire de Léopold II un précurseur de Hitler, Staline, voire Pol Pot (!). Au prix d’une guerre sans fin de statistiques approximatives, les médias internationaux de référence relaient dorénavant comme un fait établi que le Congo de Léopold II aurait inauguré le triste cortège des crimes collectifs qui hantent la mémoire du XXe siècle.

Parmi les aberrations véhiculées par ces polémiques, retenons la faiblesse inhérente à toute explication du passé par le seul fait des errements d’une grande personnalité, d’un "grand homme". On peut certes s’appesantir sur l’insensibilité et la cupidité de Léopold II. Ces vices ne dispensent pas l’historien de prendre en compte le grand contexte géopolitique et économique dans lequel ce visionnaire inscrivit son projet congolais.

Spéculations sur le caoutchouc

Une première circonstance est celle de l’économie internationale du temps. Au tournant des années 1890-1900, les spéculations mondiales sur l’ivoire et, imprévues celles-ci, sur le caoutchouc ne furent pas dues à une personne. En particulier, la course au caoutchouc spontané s’est déclenchée après que le roi, surfant sur une vague internationale de prosélytismes, eut conçu son entreprise. La responsabilité ultime de ce boom se niche dans les mécanismes du marché mondial et chez les acteurs financiers, à Anvers, Liverpool, Hambourg, Khartoum, Bombay. Les retombées collatérales de cette spéculation capitaliste ont lourdement pesé sur l’Afrique et l’Amazonie de l’époque. Dans ces deux régions, les peuples les plus faibles ont payé cash. Alors comme aujourd’hui, sur les grands marchés, "la fin a justifié les moyens".

Un acteur parmi d’autres

Pour nous en tenir à l’Afrique du temps, les spéculations furent aussi modelées par la situation sur place. La vaste région couverte par les bassins du Congo, de l’Ubangi-Chari, du Nil n’était pas un jardin d’Éden, hors du temps. Elle était au contraire le terrain de razzias, de pillages, de trafics, dont celui des esclaves : cet âge est historiquement bien étudié, on sait les ravages humains, sociaux, écologiques sans fin qui l’ont accompagné. L’État du Congo fondé par Léopold II s’est engouffré dans ce monde. Volens nolens, il y fut bientôt un acteur à part entière, et peut-être même (dans certaines régions au moins) plus systématique que la marée de ses concurrents européens, indiens, arabes, africains, etc. Opportuniste doué, Léopold II fut un acteur parmi d’autres sur une scène historique qui le dépassait. Il s’est glissé dans les possibilités qu’ouvrait son temps, poursuivant les rêveries qu’il nourrissait à la fois pour la Belgique et pour un Empire africain. Assurant lui-même les frais considérables de la conquête et de l’organisation élémentaire d’un vaste espace géopolitique, il attendit de cet État en construction qu’il paie lui-même sa conquête et, pour comble, qu’il assurât un profit ! Ici encore, "la fin a justifié les moyens".

Des souvenirs ambigus

Cependant, alors que se clôturait l’âge des spéculations, Léopold II a jeté les bases d’un âge industriel du Congo. Et, au bout du compte, après trois générations de transformations profondes, qu’il conviendrait d’ailleurs d’étudier à part entière, il en est résulté un grand État africain. Celui-ci, à sa manière, possède une identité et n’est sans doute pas prêt à y renoncer pour se plier aux vagues fluctuantes des émotions et des humeurs en Occident.

Reconnaissons-le sans timidité. Sur les deux rives, africaine et européenne, où il planta ses projets, Léopold II laisse des souvenirs ambigus. Sur leurs drapeaux, la RD Congo et le Sud-Soudan n’en ont pas moins gardé l’étoile d’or sur fond azur qu’ils ont empruntée au pavillon de l’État du Congo, leur État fondateur. La Belgique, pour sa part, vient d’ouvrir avec grand bruit un Musée d’Afrique (sic). En dépit de silences embarrassés et de commentaires alambiqués, Tervueren résonne comme une mise à jour - un reset - du rêve de Léopold II : introduire le Congo sur la scène belge.

La responsabilité des congrégations

Dans le contexte d’aujourd’hui se pose toutefois la question des responsabilités sinon directes, du moins morales, encourues par les nombreuses composantes des porte-parole du "Progrès" qui accompagnèrent la marche de Léopold II. Pensons aux missionnaires catholiques du temps, généralement conservateurs, et à leurs relais religieux ou politiques en Europe. Que ce fût par nationalisme dynastique, par intérêt, par calcul de ce qui leur paraissait désirable dans le long terme, les congrégations négocièrent leur silence face aux brutalités : leur responsabilité morale fut engagée. Mais l’histoire est complexe. En Belgique, l’aile démocrate-chrétienne du milieu catholique tint bon face aux lobbies soutenus par le Roi et elle sauva l’honneur de l’Église. D’autres minorités au sein des milieux libéraux et socialistes prirent conscience des retombées du système de contrainte armée que l’État et les compagnies privées faisaient peser sur de vastes régions. En France, la grande voix de Péguy rompit les silences officiels sur le sujet du Congo français.

La campagne anglo-saxonne

Lancée à partir du monde anglo-saxon, la campagne humanitaire des années 1900 fut certes la plus bruyante et la plus clivante. Elle prit parfois un accent barnumesque lorsque, à partir de l’Angleterre, elle incorpora réveil religieux et grands titres de la presse populaire. Morel lui-même, le grand architecte de la médiatisation anglophone autour de la "question congolaise", avait vu l’entreprise de Léopold II comme un maillon politiquement faible dans la chaîne des responsabilités coloniales. Au reste, le parcours de ce combattant de la plume le montre conscient que les brutalités coloniales renvoyaient à un terrain bien plus vaste que celui des constructions spéculatives de Léopold II.

Les acquis de l’histoire de l’Afrique

Aujourd’hui cependant, l’image du Congo léopoldien comme un "État voyou" s’est perpétuée et elle est régulièrement ravivée. Certes, c’est au prix de quelques entorses aux faits historiques, mais, à nouveau, "la fin justifie les moyens". En histoire, on avait dépassé, pouvait-on croire, l’explication du passé par l’action des grands hommes. On pensait acquis que les contextes "de terrain" et de temps étaient indispensables à l’explication du passé. Les polémiques actuelles autour de Léopold II montrent qu’il n’en est rien.

La nouvelle génération des historiens plaide pour que les acquis de l’histoire de l’Afrique soient diffusés dans le public, en Belgique et à l’international. En son temps, Goya a illustré les monstres issus du sommeil de la raison. Aujourd’hui, le passé de l’Afrique mérite mieux que les fake news, le narcissisme bien-pensant, voire l’ubuesque.