Une opinion de Florian Besson, Docteur en histoire médiévale de l'Université Paris-Sorbonne, directeur d'Ouvrage pour LeLivreScolaire.fr (Lyon) et chargé de cours au Lycée Sévigné (Paris) pour le blog Actuel Moyen Âge.

Les Français rapatriés de Chine ont été isolés dans un centre d’hébergement des Bouches-du-Rhône. Mieux vaut en effet empêcher d’éventuels malades contagieux de se balader au milieu de la foule… La mesure semble frappée du bon sens : mais, comme tout le reste, elle a été inventée. Et (pas comme tout le reste) elle a été inventée au Moyen Âge !

Isoler les lépreux

Au Moyen Âge, il existe bien une pensée de la contagion. Simplement, la notion est alors beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui. Elle englobe le contact physique avec le malade, le regard – oui, on considère alors qu’on peut tomber malade en regardant un malade ! -, le fait de respirer un air corrompu, d’utiliser des vêtements infectés, etc. Certes, il faut attendre le XIXe siècle pour identifier précisément les microbes, à l’origine de ces maladies. Mais reste que dès le XIIe siècle on a bien compris que certaines maladies étaient « contagieuses » : c’est notamment le cas de la lèpre (sachant qu’on range sous ce terme à l’époque toute une série de maladies de peau en réalité très différentes).

Vers 1250, Thomas d’Aquin note par exemple qu’un couple dont l’un des époux est lépreux a le droit de divorcer, car la lèpre est une "maladie contagieuse" (morbus contagiosus). Dans la traduction du Canon d’Avicenne, l’ouvrage le plus utilisé en médecine pendant six siècles, la lèpre est une maladie "invasive" (invadens). Dès lors, la proximité des lépreux devient inacceptable.

Et du coup, on les isole. A partir du XIIe siècle, des léproseries se multiplient en Europe pour accueillir les malades. Elles sont souvent gérées par des moines, notamment de l’ordre de saint-Lazare, d’où le nom de "lazaret". Contrairement à une image répandue, ce ne sont en aucun cas des mouroirs, mais plutôt des établissements propres et bien gérés, disposant souvent de fonds confortables grâce à la charité des riches voisins. On ne guérit pas de la lèpre : ces procédures d’isolement sont donc permanentes. Heureusement, on guérit – et même très bien – du coronavirus.

La Peste et Raguse

Deuxième étape dans l’invention de procédures de quarantaine : la Peste noire. Celle-ci balaye le monde entre 1330 et 1360. En Occident, elle tue entre 40 et 70 % de la population. Dans l’urgence, de nombreuses villes prennent des mesures visant à isoler les malades : on les enferme dans leurs maisons ou au contraire on les expulse de la ville. Parfois, les maisons sont gardées, et quand les gens sont autorisés à circuler, ils doivent souvent porter une marque distinctive. Des léproseries sont transformées en hôpitaux pour pestiférés. Ce qui évidemment ne suffit pas à empêcher la diffusion de l’épidémie : les consignes sévères des autorités municipales sont rarement respectées. Les malades se taisent ou fuient la ville, les biens et vêtements des défunts peuvent être volés et réutilisés…

En 1377, la ville de Raguse (aujourd’hui Dubrovnik), sur l’Adriatique, innove en imposant la première quarantaine maritime. L’ordonnance interdit l’accès à la ville "à tous ceux qui viennent d’une zone infestée par la peste", sauf s’ils sont auparavant restés "pour se purger" dans un village désigné pour cet usage, à l’extérieur de la ville. La durée de ce séjour est fixée à un mois. Venise imite immédiatement l’idée, en portant la durée à 40 jours : d’où le nom de quarantaine. Pourquoi 40 jours ? Cela vient peut-être d’Hippocrate, qui explique que si on est malade pendant plus de 40 jours, c’est une maladie chronique dont on ne pourra jamais être guéri.

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Le principe de la quarantaine se diffuse alors en Europe. Il est assez amusant d’ailleurs de noter que la première "quarantaine de terre", concernant donc les marchands et pas uniquement les marins, est instituée à Brignolles, en Provence, en 1464 : pas si loin de l’endroit où sont aujourd’hui isolés les Français rapatriés de Chine !

La peur des malades

L’invention progressive de la quarantaine semble donc être une histoire de progrès successifs dans le contrôle des maladies. Seulement, il y aussi un volet plus sombre. En effet, la désignation d’un groupe de personnes comme "contagieux" entraîne une peur diffuse, qui se cristallise lors d’épisodes de violence.

C'est particulièrement le cas pour les lépreux. Dès la fin du XIIIe siècle, ceux-ci sont accusés d’empoisonner les puits. La figure du lépreux se confond alors avec deux autres figures redoutées et détestées : celle du juif et celle de l’hérétique. D’ailleurs, au même moment, le discours de la contagion est également appliqué à l’hérésie. Les lépreux sont donc chassés, réprimés, voire brûlés. En 1321, le roi Philippe V émet une ordonnance extrêmement sévère contre les lépreux.

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Aujourd’hui, cette peur du malade nourrit un violent racisme anti-asiatique dans le monde entier. La figure du "malade" continue de nous terrifier, provoquant immédiatement haine et rejet. Nous sommes pourtant bien moins démunis face à la maladie que l’étaient les médiévaux… De même que les lépreux n’empoisonnaient pas les puits, de même "les Asiatiques" ne sont ni à craindre, ni à fuir. Seul le racisme est un vrai poison…


==> Cet article a initialement été publié sur le blog Actuel Moyen Âge