Des dizaines de commentaires infects ont fusé sur les réseaux sociaux suite à l’élection de Khadidja Benhamou comme Miss Algérie 2019. Pour faire face à un problème, il faut commencer par admettre qu’il en existe un. 
Une opinion d'Akram Belkaïd, journaliste au “Monde diplomatique” et essayiste. Dernier ouvrage paru : “Pleine Lune sur Bagdad”, Éd. Érick Bonnier, Paris

La chose est humaine. Il est toujours difficile d’être confronté à ses défauts et à ses manques (ou manquements). L’affaire de Khadidja Benhamou, élue Miss Algérie 2019, illustre à merveille ce constat. À peine élue, des dizaines de commentaires infects ont fusé sur les réseaux sociaux. Commençons par mettre de côté ceux qui dénonçaient ce concours en l’estimant peu compatible avec les exigences religieuses. Ce n’est pas cela qui nous intéresse aujourd’hui. Écartons aussi les critiques - fondées, quant à elles - contre une manifestation jugée sexiste, voire misogyne et dégradante pour la femme. Là aussi, il ne s’agit pas d’aborder ce thème même s’il faudra bien expliquer un jour que la modernité et l’égalité entre les genres, ce n’est pas de pouvoir organiser des concours de miss plus ou moins dénudées.

Revenons à ce qui nous interpelle, à savoir les commentaires racistes qui n’ont pas manqué de suivre l’élection d’une jeune femme originaire du sud algérien. La presse algérienne en a beaucoup parlé et l’affaire n’est pas passée inaperçue à l’étranger, notamment en France. L’occasion, il est vrai, était trop belle. Habituellement, les Algériens sont de féroces contempteurs du racisme quitte, parfois, à le voir partout. C’est normal et logique puisqu’ils l’ont longtemps subi pendant la période coloniale et qu’ils le subissent encore dès lors qu’ils s’aventurent au nord de la Méditerranée ou qu’ils franchissent le seuil de certains consulats occidentaux (les "zmigris" tenants de l’habituel "moi, je n’ai jamais subi le racisme" sont priés de faire le point avec eux-mêmes…).

La victime devient bourreau

Dans ce qui nous intéresse, la victime habituelle devient bourreau. Et comme c’est souvent le cas dans pareille situation, la volonté du déni est très forte. Certains amis, humanistes revendiqués, m’assurent que tout cela n’est qu’agitation médiatique et que les Algériens ne sauraient être racistes, du moins à l’égard des Noirs (on traitera des racismes réciproques qui peuvent exister entre berbérophones et arabophones une autre fois). Ces amis me répètent que les Algériens ont un bon fond, que c’est juste de l’ignorance, que c’est la faute au pouvoir qui, s’il améliorait les conditions de vie, contribuerait à faire disparaître toute tentation xénophobe. La réalité est pourtant édifiante même si elle dérange. La condition des Noirs dans notre pays, comme chez nos deux voisins du Maghreb central, ne nous fait pas honneur. La manière dont sont traités les migrants subsahariens en témoigne. Jadis, dans les années 1970, les étudiants issus des pays "frères" africains ne cachaient pas leur désarroi. Officiellement, l’Algérie leur ouvrait ses bras, dans la réalité, les moqueries, les plaisanteries douteuses, le tutoiement à la coloniale, les difficultés administratives et le simple regard hostile des passants prouvaient le contraire.

La condition des Noirs

Aujourd’hui, on expulse à tour de bras, on brutalise de pauvres hères à la recherche d’un meilleur avenir tandis que des personnalités gouvernementales n’hésitent pas à reprendre, et répandre, les pires des clichés xénophobes, comme celui qui affirme que les ressortissants subsahariens véhiculent des maladies. Et ce racisme n’épargne pas nos compatriotes noirs. Nous avons tous en tête une ou plusieurs anecdotes qui en témoignent. La liste des surnoms dont on peut affubler tel ou tel natif de Ouargla, Adrar ou Tamanrasset est très longue. Par respect, nous ne l’infligerons pas au lecteur auquel nous recommanderons, tout de même, de se souvenir comment tous les Noirs d’Algérie, ou presque, furent surnommés Kunta Kinte quand fut diffusée la série Racines (Roots) tirée du livre d’Alex Haley.

Réactions indignées

Bien entendu, et c’est aussi cela que les réseaux sociaux ont permis de montrer, il y a eu des réactions indignées contre les attaques visant Miss Algerie. Cela permet de balayer les affirmations qui font fi de toute pondération ou subtilité, comme celle qui consiste à affirmer que "[tous] les Algériens sont racistes". Non, comme c’est le cas dans n’importe quel pays, ou n’importe quelle société, il y a ceux qui ne le sont pas (et c’est tant mieux). Il y a ceux qui le sont et qui ne s’en cachent pas (souvenir de M.Z de Laghouat qui, alors que nous étions collégiens à Alger, n’avait de cesse d’insulter, en crachant par terre, ceux qu’il appelait "les n…"). Il y a aussi ceux qui le sont mais qui ne s’en rendent même pas compte. Dans le premier tome de ses mémoires, l’historien Mohammed Harbi raconte l’anecdote suivante. À la fin des années 1940, un membre du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) fut blâmé par ses camarades nationalistes pour avoir épousé une Française. "Qui donc parmi vous est prêt à m’accorder la main de sa sœur ?", demanda alors le mis en cause qui n’obtint pour réponse qu’un silence gêné (2). Faut-il préciser qu’il était noir de peau ?

Lutte contre le racisme

Lutter contre le racisme et les préjugés qu’il véhicule n’est pas chose facile. Cela passe d’abord par l’environnement familial et cela, avant même de compter sur l’école pour qu’elle fasse ce boulot. Cela passe aussi par les partis politiques et l’État. La Tunisie vient d’accomplir un vrai pas en avant en criminalisant les insultes et les actes racistes. Ne compter que sur la mobilisation de la société civile n’est pas suffisant. Mais pour faire face à un problème, il faut commencer par admettre qu’il en existe un.

(1) Ce texte a été publié dans "La chronique du blédard" du "Quotidien d’Oran" le jeudi 17 janvier 2019.

(2) Seul Mostefaï Seghir répondit : "Je n’ai pas de sœur, sinon je t’aurais accepté comme gendre." In "Une vie debout. Mémoires politiques", t. 1 : 1945-1962, La Découverte, Paris, 2001, p.38.