À l’occasion du 75e anniversaire de la bataille des Ardennes, et à une époque où le nationalisme fait son retour en Europe, il est important de rappeler à la jeune génération les horreurs vécues par les vétérans et les familles.

Une opinion de Pascal Warnier, économiste, diplômé en sciences de l'éducation. 

J’avais 17 ans en 1984 lorsque pour la première fois j’entendis parler à la maison de cette bataille au nom qui claque comme une rafale de mitraillette et que seuls sans doute les natifs de cette rude terre ardennaise connaissent sous cette appellation : l’offensive von Rundstedt, du nom de ce Generalfeldmarschall du troisième Reich qui en prit le commandement. Entre le 16 décembre 1944 et la fin janvier 1945, la population ardennaise vit déferler dans des conditions hivernales dantesques les hordes nazies d’un régime aux abois seulement quelques mois après avoir fêté la libération du pays. Ce baroud d’honneur allait coûter la vie à plus de 40 000 civils et militaires. Un affrontement gigantesque, comme le qualifie Luc De Vos en préface à l’ouvrage de référence publié par le lieutenant-colonel Emile Engels (1).

La mémoire perdure, les souvenirs se précisent

Une affiche fit son apparition à la maison commémorant, ce fut une première, les 40 ans de la bataille des Ardennes. Un soldat y est représenté en avant-plan, neige jusqu’aux genoux, entouré d’une sombre forêt d’épicéas. Peu de mots encore pour décrire l’horreur vécue par mes parents et mes grands-parents. Comme si 40 années n’avaient pas suffi à exhumer tant de violences et d’angoisse, tant de souvenirs apocalyptiques. Et puis, au fil du temps et des visites commémoratives que nous fîmes en famille, les souvenirs relatés se sont faits plus précis. Les livres sur la fameuse bataille garnirent la bibliothèque du salon jusqu’à en occuper tous les rayons. Je posai alors des questions sur les circonstances de cette bataille. Que s’est-il réellement passé durant ces quelques semaines de l’hiver 1944-1945 ? Où se trouvait alors ma famille ? Comment a-t-elle vécu pendant les bombardements ? Autant de questions auxquelles j’obtins des réponses évasives. Trop tôt encore sans doute. Et pourtant, la mémoire d’enfant de mon père, il n’avait alors que 9 ans, avait gardé de nombreux souvenirs qu’il consigna d’ailleurs dès le début des années 1950 sur quelques feuilles volantes. Il lui fallut de nombreuses années et du temps pour entreprendre un travail d’écriture qui aboutira au début des années 2000 à la rédaction d’un recueil de souvenirs destiné à sa famille. Mais auparavant, pour commémorer le 50e anniversaire de l’offensive, au début de l’année 1995, nous nous rendîmes à La Roche-en-Ardennes, sur les lieux mêmes du martyre, pour effectuer une marche du souvenir que mon père et sa famille entreprirent le 28 décembre 1944 pour fuir l’horreur des bombardements qui laisseront la petite cité ardennaise exsangue et totalement en ruine quelques semaines plus tard sous 80 000 obus et un millier de tonnes de bombes, endeuillant bon nombre de familles dont la nôtre.

Un bout de récit

Pour appréhender l’horreur que fut le déferlement des bombes sur la ville et le calvaire vécu par la population, un court extrait de ce récit vaut sans doute bien plus que tous les livres d’histoire.

Mercredi 20 décembre. "Hier, le grondement des canons était sourd et lointain. Aujourd’hui, très tôt le matin, les bruits sont beaucoup plus distincts et nous comprenons, avec angoisse, que l’avance allemande est bien réelle. […] Vers 7 h 30, grand moment d’émoi, les premiers obus explosent dans différents quartiers de la ville. Ces déflagrations me rappellent les combats du mois de septembre. Hélas, aujourd’hui, ce n’est pas pour une libération mais pour une nouvelle invasion."

Dimanche 24 décembre. "C’est dans cette petite pièce de trois mètres sur trois et dans les caves que nous allons survivre les prochains jours qui s’annoncent dramatiques. […] Cette nuit de Noël, nous la passons enroulés dans nos couvertures à la cave avec comme seul éclairage quelques bougies, une lampe au carbure et un quinquet au pétrole. […] Les Allemands occupant notre maison, à quelques mètres de nous, semblent fêter à leur manière la nuit de Noël. […] Les SS vont-ils encore rester longtemps à la maison ? Quelle attitude vont-ils avoir envers nous demain ?"

Mardi 26 décembre. "Moments d’angoisse et de peur. Les explosions se font de plus en plus violentes. À chaque déflagration, la maison se met à vibrer. Sentir le sol ainsi trembler sous ses pieds engendre […] la panique. Le saisissement et la frayeur nous glacent d’effroi. Nous sommes serrés les uns contre les autres, prostrés par la peur qui nous envahit. […] Les chapelets sont égrainés les uns à la suite des autres. À certains moments, le bruit des explosions couvre nos prières récitées avec ferveur."

Jeudi 28 décembre. La famille va fuir la ville pour gagner un lieu plus sûr dans un village voisin, mais au prix de plusieurs heures d’une marche effroyable en plein pilonnage de l’artillerie, croisant ici un dépôt de munition, là des dizaines de blessés et de mourants gémissant. En quittant la ville, c’est une vision d’apocalypse que découvre mon père, ses parents et ses frères et sœur. "Le phosphore dégagé par les bombes incendiaires, diffuse une étrange lueur jaune sur les ruines. Il flotte dans les airs une odeur épouvantable qui nous prend douloureusement à la gorge et nous angoisse. […] Alors que nous marchons péniblement, un sifflement plus strident se fait tout à coup entendre. Dans un même élan, nous plaquons nos corps au sol, les uns contre les autres, alors qu’une terrible déflagration déchire les airs et ébranle le sol. Une pluie de mottes de terre et de cailloux nous arrose copieusement. La stupéfaction et la peur nous clouent sur place. […] Notre petit groupe, titubant, continue péniblement sa marche vers sa destination. Et toujours en nous cette angoisse et cette peur de devoir subir à tout moment un nouveau bombardement ou des tirs d’artillerie."

L’exaltation du nationalisme a mené aux pires atrocités durant le XXe siècle. À l’heure où ce principe politique refait surface en Europe, augurons que les témoignages des vétérans et des familles touchées par l’abjection nazie au cœur de nos forêts ardennaises seront autant de flammes ravivant le souvenir de ce martyre pour garder éveillées les consciences de la jeune génération qui a la chance de n’avoir jamais été au contact de la guerre et d’avoir toujours vécu dans un pays en paix.

-> (1) : Emile Engels, 1944-1945. "La Campagne des Ardennes", Éditions Racine, 2004.

-> Chapô et intertitres sont de la rédaction.