Par Maxime Dechesne et Anne-Laure Desgris, co-administration déléguée de Smart

Il y a quelques jours, un musicien se produit en concert devant une quinzaine de personnes dans l’église de Crupet et dans le respect des règles sanitaires imposées à ces lieux. La police constate une infraction : quinze personnes dans une église, mais pour le culte, pas pour la musique… et elle verbalise.

Dans le même temps, la presse relaie les difficultés rencontrées par les travailleurs au noir, notamment dans l’Horeca, à la suite de la fermeture des établissements. Le personnel de santé mentale alerte sur la fracture socio-psychologique provoquée par la crise Covid. Les médecins alertent sur les pathologies qui n’ayant pas été détectées et soignées en temps utile provoqueront une hausse de la mortalité dans les cinq années à venir. Mais les avions volent.

L’incident à l’église de Crupet

L’incident à l’église de Crupet a une valeur symbolique. Il illustre un an après le début de la crise l’étendue de l’impréparation des deux Gouvernements ayant tenté de donner l’illusion qu’ils géraient quelque chose.

La pandémie est réelle, mortelle. En combinant la nature de ce virus, nos modes de vie, nos aspirations au bien-être et la circulation planétaire des personnes, elle acquiert une portée systémique, quand bien même est-elle encore loin de la peste noire au XIVème siècle ou de la grippe espagnole.

Tout nous indiquait que la crise sanitaire serait longue. Se projeter dans ce temps long aurait permis de réduire l’ampleur et l’incohérence des mesures prises, tout en maintenant la vitesse de propagation du virus, inévitable dans notre pays densément peuplé, communiquant avec ses voisins.

Au lieu de cela, nous avons subi les hésitations de deux Gouvernements pris en tenaille entre la dégradation de notre système de santé, de son personnel et de ses stocks, l’impréparation des administrations, les avis d’experts, les lobbying divers et leur rigidité idéologique quant au rôle de l’Etat, notamment social.

Une pantalonnade politique teintée de technocratie

Nous avons assisté à une pantalonnade politique teintée de technocratie qui n’a produit que de la confusion, de l’arbitraire, sur des mesures et leurs périmètres : de la prière dans une église mais pas de la musique, les cinémas vides mais les avions bondés, la distance sociale et le masque, mais au bureau, à côté de ton collègue, tu peux l’enlever, la dimension de la bulle qui est élastique de semaine en semaine, les jauges des lieux culturels idem et pour les entreprises, on peut ouvrir, puis plus, puis sous condition, puis plus… Le télétravail est obligatoire, souhaité, fermement conseillé, sauf pour des fonctions essentielles, critiques, indispensables, allez savoir ce que cela veut dire.

Sans parler d’une prise de conscience tardive des effets de ces mesures sur d’autres dimensions de la vie humaine : l’enseignement, la socialisation des jeunes, la santé mentale, la détection en temps utile des pathologies graves, la pauvreté galopante des familles précaires. En quoi, finalement, la nature du rassemblement dans un lieu autorisé pour quinze personnes a-t-elle à faire avec le Covid ?

Tout ce qu’il ne fallait pas faire a été fait, consciencieusement. Et cela ne concerne pas seulement la Belgique.

On ne refait pas l’histoire. Les coiffeurs, celles et ceux qui ont survécu, peuvent ouvrir, les artistes de spectacles sont encore confinés, les cafés et restaurants restent fermés, les écoles, on ne sait plus très bien. Le désastre est là: social, sanitaire, économique, juridique et politique. Un désastre qui contribue chaque jour à nourrir les démons de notre démocratie : décohésion et désaffiliation, individualisme, complotisme, fracture sociale.

Excessif de réclamer de la cohérence, de l’intelligence et de la clarté?

Nous sommes persuadés qu’il appartient à chacun de choisir son mode de vie. Mais nous sommes également persuadés que laisser à chacun le soin d’évaluer le risque qu’il fait porter aux autres représente un danger insupportable collectivement. Ce n’est pas la nécessité de mesures sanitaires qui nous pose problème. Ce sont les mesures erratiques, disproportionnées et incompréhensibles, aveugles à leurs effets, qui sont prises et qui représentent un risque encore plus grand pour la démocratie et le "care" occidental, sans lesquels on se serait contenté comme au Brésil ou aux Etats-Unis, de laisser crever les gens!

Est-ce donc excessif que de réclamer de la cohérence, de l’intelligence et de la clarté dans les textes réglementaires qui sont pris, des circulaires d’application qui limitent les interprétations arbitraires, un traitement équitable des situations plutôt que des secteurs selon le poids de leur clientèle politique, un traitement social et économique simultané aux mesures, propre aux effets de celles-ci et doté de moyens au niveau des sacrifices qui sont demandés à la population, un réel réinvestissement dans la santé, une vision long terme du fait pandémique puisque l’on sait que ce risque est désormais probable, le retour du Parlement et du débat démocratique et la fin d’un état d’exception qui s’instaure insidieusement et qui deviendra une norme, détestable entre toutes, si l’on n’y prend garde.