A l'aune de la géographie, Gaza est un mouchoir de poche : 360 kilomètres carrés pour 1,5 million d'habitants. 80 pc de sa population sont, en fait, des réfugiés chassés de leurs terres lors de la création de l'Etat d'Israël en 1948 et aujourd'hui entassés dans un territoire surpeuplé. Et 78 pc de sa population n'a connu que l'occupation israélienne. Certes les colonies israéliennes ont été démantelées depuis 2005, mais Gaza est demeurée, depuis lors, une prison à ciel ouvert.

Depuis le 27 décembre, Gaza est à feu et à sang, les territoires palestiniens sont en ébullition, les peuples arabes et musulmans en émoi. La colère gronde partout et la brèche entre dirigeants arabes et leurs populations n'a jamais été aussi grande. En Europe et ailleurs, de plus en plus de gens sont révulsés par les images des corps déchiquetés par la pluie des bombes israéliennes. Il faut dire qu'Israël fait une démonstration cruelle de sa force de frappe : en dix jours, plus de 550 morts et 3 000 blessés parmi la population de Gaza.

La Communauté internationale a été jusqu'ici inapte à faire cesser le carnage. L'Amérique de Bush a donné son blanc-seing à l'offensive israélienne. L'UE a fait une brillante démonstration de sa cacophonie. Tandis que les Tchèques, qui assument depuis le 1er janvier la présidence du Conseil européen, se sont déjà disqualifiés par des déclarations intempestives et simplistes. Quant aux dirigeants arabes, ils étalent au grand jour leur faiblesse. LesIsraéliens peuvent donc poursuivre leur sinistre besogne, à huis clos, car il est interdit aux journalistes de se rendre à Gaza, sous le fallacieux prétexte qu'Israël se préoccupe de leur sécurité.

Ainsi Israël est non seulement acteur, il est aussi et surtout narrateur. Déjà, avant de lancer son offensive militaire, une cohorte de porte-paroles aguerris a préparé les opinions : Israël ne peut tolérer les roquettes du Hamas, il est en "légitime défense", ses frappes sont "chirurgicales" et ne visent pas les civils, mais les " terroristes fanatiques" du Hamas. Pour Israël, c'est " une question de sécurité" nationale, presque de survie. Et donc, Israël "n'a pas d'autre choix" ; il est acculé à l'action; il y va de sa force de dissuasion dans la région. C'est ce discours qui est martelé aux médias à longueur de journée, ce qui conduit à présenter les bombardements non seulement comme quelque chose de "normal", et de "légitime" mais surtout de "moral".

Cette présentation des choses puise sa source dans un des mythes fondateurs de l'Etat d'Israël qui, depuis sa création, se présente comme un pays qui veut la paix, mais qu'il est entouré de fanatiques voués à sa destruction, et qu'il est forcé de contenir, de combattre ou de liquider. Il en arrive même à reprocher aux Palestiniens d'être les artisans de leur propre malheur.

Ce mythe perpétue en fait la notion de "l'éternelle victime" : son environnement est hostile, et, en plus, "antisémite", car il n'aime pas les juifs. Cette vision sacralise la notion de "légitime défense" déjà avant la création de l'Etat d'Israël, le récit sioniste commençait toujours avec les "attaques" des hordes de "bandits arabes" contre les colons juifs "hommes de labeur et de paix" (Berl Katznelson). Plus tard, à la veille de la guerre de 1967, Israël a inventé la fable du "petit David" confronté au "Goliath arabe" faisant croire qu'il était en danger d'extermination, au point, comme le fait remarquer l'historienne israélienne Edith Zertal ("La Nation et la Mort", 2002), de verser "dans une hystérie collective et de dérive inquiétante par rapport à la réalité".

Cette invocation-convocation des mythes de la "menace existentielle" et de la "légitime défense" a une fonction instrumentale évidente puisque, non seulement, elle confère à Israël un droit prioritaire à la compassion et à la compréhension, disqualifie la position de ses adversaires, délégitime leurs revendications, mais aussi sacralise le combat israélien pour sa sécurité en fournissant des justifications à toutes ses pratiques. Ainsi, si Israël colonise les territoires palestiniens, c'est pour des raisons de "sécurité"; s'il annexe Jérusalem, c'est pour restaurer les droits usurpés des Juifs sur la Ville Sainte; s'il construit un Mur qui éventre la Palestine, s'il multiplie les checks-points en Cisjordanie (au point d'étouffer la population), c'est pour empêcher les attentats; et s'il se refuse à la paix, c'est parce qu'il n'a pas de partenaire et qu'il ne se fie qu'à sa propre force et non aux garanties internationales.

Nourrie, sans conteste, par l'expérience traumatisante de l'Holocauste, cette "narrative israélienne" s'est transformée en un "fond de commerce". Aujourd'hui, elle conduit à une ivresse de la force et d'une apologie de la puissance et se double même d'un discours narcissique : Ehud Barak parle d'Israël comme d'une "villa dans la jungle". C'est le même discours que tenait Théodore Herzl, fondateur du Sionisme, qui écrivait : "Nous seront là-bas (en Palestine) un rempart de civilisation contre la barbarie." C'est la vielle rengaine coloniale de la "mission civilisatrice". Pour les Arabes, héritiers d'une grande civilisation, ce discours est arrogant, choquant et même avilissant, car il débouche sur une diabolisation qui transforme des menaces sécuritaires en "danger d'anéantissement" total de l'Etat d'Israël. A cet égard, les vociférations du président iranien sur "la destruction d'Israël" sont du pain bénit, car elles confortent le discours israélien. Cette diabolisation des Arabes dans le discours israélien va plus loin encore. Dans son livre, "Une place parmi les nations", Benjamin Netanyahou établissait une analogie entre Arafat et Hitler, dépeignant de la sorte, un dirigeant palestinien, prix Nobel de la Paix, en une réincarnation des Nazis. Cette nazification de l'ennemi n'est d'ailleurs pas propre à Israël. Jadis la France qualifiait Nasser de Hitler et plus près de nous, Bush faisait la même comparaison entre Saddam Hussein et le dirigeant nazi.

Il faut avoir tous ces éléments à l'esprit à l'heure de décrypter non seulement les événements tragiques à Gaza mais les enchaînements d'épisodes qui ont conduit à la situation actuelle. Sans quoi, on reste prisonnier d'un discours dominant qui fait assumer les responsabilités au seul mouvement palestinien, le Hamas, accusé de déranger la quiétude des habitants d'Israël par une pluie de roquettes, sans se poser la question : s'il est normal et moral qu'Israël occupe et colonise des territoires palestiniens et arabes depuis 42 ans, sans que cela trouble le sommeil de l'Occident et interpelle la Communauté internationale.

Le Hamas est le produit de cette occupation. Il est né dans la foulée de la première Intifada en 1987. Il s'est renforcé à la faveur des échecs répétés des processus de paix. Il s'est implanté grâce à une proximité avec les habitants, pendant que le Fatah se vautrait dans la corruption. C'est pour tout cela qu'il a gagné les élections législatives palestiniennes de 2006.Ostracisé par Israël, l'UE et l'Amérique, le Hamas a été privé de gouvernement. Il s'est donc replié sur Gaza, évincé ses adversaires, pris les commandes de ce petit territoire, et s'est enfermé dans une idéologie de combat. Mais il demeure capable de pragmatisme et, de fait, il a accepté une trêve de six mois avec Israël : pas de roquettes et ouverture des portes de Gaza. Mais, dans un calcul cynique, les deux parties ont mis à profit cette Hudna (trêve) pour s'octroyer des avantages : le Hamas s'est armé en creusant des tunnels et Israël a cadenassé les entrées et sorties de Gaza pour rendre la vie de la population impossible espérant, de la sorte, miner l'autorité du Hamas et pousser la population à s'en détourner. Et à dire vrai, les sondages de novembre 2008 donnaient l'avantage du Fatah : 40 pc des sondés voteraient pour le Fatah séculier de Mahmoud Abbas contre seulement 16 pc pour le Hamas d'Ismaïl Haniyé. La non-reconduction de la trêve entre le Hamas et Israël doit être analysée à la lumière de ce qui précède : Israël était persuadé que le Hamas utilisait la trêve pour renforcer sa capacité de nuisance et le Hamas a eu le sentiment que la trêve a été en réalité utilisée pour saper son pouvoir. La reprise des tirs de roquettes apparaît dès lors comme un stratagème censé lui permettre d'apparaître comme la seule force combattante en Palestine et le fer de lance de la résistance légitime... dans le but de regagner le terrain perdu et de rehausser son image.

Si la résistance à l'occupation est légitime, toute méthode ne l'est pas nécessairement. C'est là où réside la faute grave du Hamas qui pense naïvement modifier l'équation stratégique avec quelques tirs de roquettes alors qu'il a en face de lui une puissance suréquipée qui, elle, n'a pas besoin de creuser des tunnels dans le sable pour s'approvisionner en avions, tanks et missiles.

Ainsi le Hamas est tombé dans la souricière qui lui a été tendue. Va-t-il ressusciter grâce au martyre des habitants de Gaza ? Certains observateurs l'affirment, personnellement j'en doute. Mais si la tragédie de Gaza ne débouche pas rapidement sur une "solution durable et globale" pour la question palestinienne dans son ensemble, ce sont des groupes plus radicaux encore qui pourraient bien émerger non seulement sur la scène palestinienne, mais aussi dans les pays environnants.

Quant à Israël, puissance occupante, il fait un étalage insensé de sa force, alors que la puissance sans sens corrompt la conscience. Il devrait donc méditer cette réflexion d'Unamuno : "Vous avez la force pour vaincre, mais il faut avoir la raison pour convaincre." Enfin, lorsqu'Israël aura brandi "la bannière de la victoire" sur les ruines de Gaza baignées par le sang de ses habitants, pourra-t-il encore dire au monde qu'il est "l'éternelle victime" ?

© La Libre Belgique 2009