Côté éco. Une chronique d'Étienne de Callataÿ

La tempérance est une des quatre vertus cardinales, aux côtés de la prudence, du courage, aussi joliment dénommé "force d’âme", et de la justice. Et l’économiste y trouve son compte, lui qui aime opposer les arguments sous la double formule on the one hand, on the other hand. De même, lorsqu’il s’agit d’abaisser les montagnes et d’exhausser les vallées (Isaïe, 40), s’attelle-t-il volontiers à la tâche, conforté par une autre bible, la Théorie générale de Keynes, et promeut-il des politiques dites contracycliques. Quand l’économie va mal, il faut résolument appuyer sur la pédale de gaz, et sur celle des freins quand elle va bien. Il s’agit là de la fonction dite stabilisatrice des pouvoirs publics, fonction qu’ils remplissent résolument dans la crise actuelle.

Que la tempérance soit une vertu fait-elle qu’il ne saurait jamais être question de "bons excès", que tout excès serait à proscrire ? En ces temps où nous sommes contraints à la frugalité sociale et, pour nombre de citoyens, aussi économiques, nous voudrions croire en des excès bienfaisants. Eh bien, figurez-vous qu’il en est, à suivre Joe Stiglitz, prix Nobel d’économie et voix écoutée dans les débats macroéconomiques (1).

L’ampleur du plan de relance annoncé par Joe Biden, à savoir 1 900 milliards de dollars US, a suscité la controverse parmi les économistes. Pour les uns, il y a un risque de surchauffe de l’économie américaine. Ce montant vient en sus de mesures pour 900 milliards de dollars décidées fin 2020 et s’ajoute à l’injection possible dans l’économie de l’essentiel de l’épargne forcée accumulée ces derniers trimestres par les ménages. À lui seul, le surcroît d’épargne s’approche des 2 000 milliards de dollars. Résultat, les entreprises pourraient ne pas être à même de répondre à un tel emballement de la consommation.

Pour les autres, cette inquiétude face à une surchauffe est déplacée. Le potentiel productif inutilisé de l’économie serait sous-estimé et les ménages pourraient garder une bonne part de ce bas de laine constitué l’an dernier, même si la constitution de celui-ci relève de la contrainte et non du choix. Stiglitz ajoute un troisième contre-argument, à savoir que, quand bien même surchauffe il y aurait, loin d’être une catastrophe, ce serait bénéfique. On aurait donc un "bon excès", et cela pour trois raisons. La première est que, si surchauffe il y a, la banque centrale devra relever les taux d’intérêt, et cela lui paraît souhaitable. Aujourd’hui, l’épargnant prudent perçoit une rémunération inférieure au taux d’inflation, et voit donc le pouvoir d’achat de son épargne diminuer. Une telle "euthanasie des rentiers" est socialement indésirable. De plus, la faiblesse des taux d’intérêt alimente la spéculation.

La deuxième est que, si surchauffe il y a, les pouvoirs publics vont devoir comprimer le pouvoir d’achat en relevant certains impôts, et cela aussi lui paraît souhaitable. Il cite en particulier la fiscalité environnementale, la taxation des transactions financières et l’accentuation de la progressivité des prélèvements.

La troisième raison, enfin, est que, si surchauffe il y a, cela servirait la cause de l’intégration sociale. Confrontés à une pénurie de main-d’œuvre, les employeurs devraient laisser tomber leurs préjugés et recruter parmi des groupes sociaux marginalisés. En outre, seul un tel contexte de boom peut amener une revalorisation significative des bas salaires.

Avec Schumpeter et sa "destruction créatrice" déjà évoquée ici, selon laquelle le déclin d’entreprises est une étape qui permet l’émergence d’autres, plus efficaces, nous savions qu’au mal est associé un bien. Avec Stiglitz, nous apprenons qu’il y aurait des vertus à certains excès. Thomas Carlyle n’a-t-il pas eu tort de qualifier l’économie de science lugubre ?

>>> etienne.decallatay@orcadia.eu

(1) J. Stiglitz, "Failing to pass Biden’s relief package would be irresponsible and reckless", CNN Business, 23 février 2021.