Elles représentent un enjeu pédagogique et politique crucial. Une chronique de Michel Thiry, enseignant militant de Changement pour l'égalité (CGé)

Un Conseil de tous, dans une classe, c’est un organe décisionnel où élèves et professeurs prennent des décisions relatives à l’organisation du travail en classe. Les débats les plus houleux tournent assez fréquemment autour de l’argent.

Nous nous trouvons dans une classe coopérative verticale de Bac enseignant en sciences humaines, à Liège. À l’ordre du jour du Conseil de tous, la commission chargée d’organiser la participation à l’évènement des "Coteaux de la citadelle" va rendre compte de ses activités à la classe au terme de son travail. Après deux années où on a failli être en déficit, la nouvelle de plantureux bénéfices est un soulagement. Les félicitations fusent.

À quoi sera destiné cet argent ? Tout membre de la classe coopérative peut adresser une demande en Conseil. Ces demandes sont très variées : la commission bibliothèque propose l’achat de manuels scolaires, les Bac 2 demandent une participation à leur excursion, deux BAC 3 aimeraient une intervention pour leur Erasmus, etc.

Toutes ces demandes soulèvent de nombreuses questions : qui y a droit et au nom de quoi ? Avec quels objectifs, pour quoi faire ? Et en définitive, avec quels enjeux pédagogiques et politiques ?

Les caisses

Le nom "caisse commune" laisse planer l’ambiguïté. La précarisation d’une partie de nos étudiants ne nous fait-elle pas nous diriger vers des systèmes de sécu ou méritocratiques ?

Historien de formation, je ne peux m’empêcher de faire un détour par les caisses ouvrières nées de la révolution industrielle. Une coopérative est à la fois une entreprise qui opère dans l’économie et une association de personnes. Celles-ci sont membres de la coopérative et la gèrent sur une base démocratique non censitaire, c’est-à-dire (largement) indépendante de leurs apports financiers. Les membres sont le plus souvent à la fois propriétaires de l’entreprise et utilisateurs de ses services, voire travailleurs en son sein (d’après W. Hanson).

Cependant, plusieurs logiques peuvent être à l’œuvre. Si les coopératives apportent effectivement indépendance, autonomie et éducation, les caisses mutuelles ont d’emblée contenté tout le monde en offrant de la stabilité dans le parcours de vie privée et professionnelle. Quant aux caisses de bienfaisance, leur constitution et le choix de leur allocation restent dans les mains des généreux donateurs.

La démocratie économique

Dans une classe coopérative, il y a généralement une production. Par exemple, pour des étudiants futurs enseignants, produire des panneaux didactiques à destination des élèves de 2e secondaire. Qui dit production dit coût de production, alors que la richesse réside dans les apprentissages qu’elle génère. Au terme du projet, la caisse est vide et il faut bien la remplir pour permettre les projets suivants…

Dans les classes coopératives du mouvement Freinet, il existe plusieurs moyens de récolter de l’argent : les cotisations, les dons et la vente d’objets. Freinet constate les différences parmi ses élèves et il propose d’autres formules où l’on peut contribuer à la caisse par son travail.

Concernant la vente d’objets, il s’agit des productions réalisées par les élèves. Gare cependant à certaines déviances qui détournent des apprentissages, notamment "la prolifération de petites horreurs (plâtres moulés, etc.) fabriquées en série parce que ‘ça se vend bien’ (Freinet)".

Par ailleurs, la participation démocratique de tous à la gestion de la caisse est la condition pour développer l’autonomie et la formation économique de citoyens. Il faut bien l’avouer : c’est rarement le cas.

Pourtant, il est nécessaire que le citoyen apprenne à réfléchir concrètement aux politiques économiques et dans la gestion de la res publica (NdlR : la chose publique). La caisse coopérative est une arme d’éducation massive aux mains des apprenants…

(1) : Texte intégral dans TRACeS de ChanGements, n° 243, à paraître en décembre 2019