Deux textes de Jean-Paul Mahoux, historien, romancier (éditions L’Harmattan et éditions Académia).

Paris, Montmartre, 18 mars 1871, trois heures après minuit dans la nuit froide. Des colonnes de soldats montent en silence au sommet de la butte. Ils investissent le terre-plein qui surplombe Paris endormi : le Champ des Polonais (aujourd’hui c’est la rue Gabrielle jusqu’à l’esplanade du Sacré Cœur). C’est là que la Garde nationale, l’armée du peuple, a entreposé l’essentiel de son artillerie : 171 canons sur leur affût, gardés par quelques hommes surpris dans leur sommeil par le 88e régiment d’infanterie venu s’en emparer. Ces canons payés par une souscription populaire, sont un enjeu militaire mais surtout symbolique. Ils symbolisent l’autonomie populaire parisienne dans un contexte social et politique explosif.

Quand les Prussiens défilèrent

En cette aube de mars 1871, Paris affamée et bombardée, sort de six mois d’encerclement allemand. Pour se défendre, la cité a armé 200.000 civils recrutés dans les classes populaires. C’est la Garde nationale, organisée en bataillons qui élisent leurs officiers. Face à un pouvoir défaillant, incapable de mener la guerre et de ravitailler la ville, un pouvoir parallèle à émergé : la Fédération républicaine de la Garde Nationale avec son Comité central et ses comités de quartier, de plus en plus politisés. Après six mois de résistance, ces défenseurs de Paris sont en colère contre le gouvernement Adolphe Thiers qui a signé un traité de paix avec l’Allemagne, une paix au prix de l’Alsace-Lorraine, au prix de 5 milliards de dette de guerre. Le 1er mars, on a même laissé les Prussiens entrer dans Paris et défiler symboliquement sur les Champs Elysées.

Paris, ville la plus endettée du monde

Paris est alors une ville ouvrière. 500.000 foyers ouvriers s’entassent dans les arrondissements populaires, surtout ceux de l’est, à Belleville, Charonne, Ménilmontant, Montmartre. Ce monde du travail et des sans-travail, habite un Paris insalubre : logements sans eau, lits sous-loués, deux-pièces où on vit à six. En dix ans, les loyers ont doublé, les salaires ont diminué. Depuis les années 1850, la population ouvrière a été chassée du cœur de la ville par les travaux des grands boulevards haussmanniens. La gentrification du centre et de l’ouest de la ville a fait plonger les finances municipales dans le rouge. Paris est la ville la plus endettée du monde, une dette que les Parisiens expulsés de leur propre ville vont devoir rembourser pendant un demi-siècle.

Paris la rouge

Paris est aussi une ville républicaine. Aux élections du 8 février, la capitale et le département de la Seine ont voté républicain, souvent radical et parfois radicalement rouge : 37 députés sur 43. Ces résultats vont à contre-sens de ceux du reste de la France où la droite catholique a gagné le scrutin : sur 638 députés élus, 400 sont conservateurs. La nouvelle majorité dirigée par le libéral Adolphe Thiers, effrayée par le peuple parisien, a choisi de siéger à Versailles, symbole de l’Ancien Régime. D’où le nom que les communards donneront à l’armée gouvernementale : les Versaillais. Le nouveau gouvernement piaffe d’impatience ; il veut que les affaires bancaires reprennent. Il a ordonné le dégel des dettes commerciales suspendues en temps de guerre. Les petits indépendants, les patrons d’atelier et les artisans ruinés par la guerre comprennent que la banque va les reprendre à la gorge. Thiers a également fait voter la fin du moratoire des loyers qu’on ne payait plus depuis l’encerclement allemand. Cette décision va solidariser les couches populaires, frappées par le chômage, sans ressources pour payer les traites de leur taudis. Enfin, le gouvernement a supprimé la solde de la Garde nationale, un franc cinquante par jour, privant des dizaines de milliers de sans travail d’un minuscule revenu assuré.

18 mars 1871 : Adolphe Thiers veut à présent désarmer Paris l’ouvrière, Paris la républicaine, Paris la rouge, Paris et ses 200.000 prolétaires en armes, Paris et ses 227 canons. On avait retiré cette artillerie des fortifications parisiennes pour éviter que les Allemands ne s’en emparent après la capitulation. Le 17, le gouvernement ordonne à l’armée une opération discrète, nocturne, pour enlever les canons des Buttes Chaumont, de Ménilmontant et surtout de Montmartre. Il n’est pas impossible que les autorités escomptent quelques troubles pour faire arrêter les principaux leaders républicains et ouvriers. Elles ont déjà interdit les journaux d’extrême-gauche et mis Auguste Blanqui en prison.

18 mars, trois heures du matin, le 88e régiment d’infanterie monte au sommet de la Butte Montmartre où 171 canons sont alignés, à peine gardés. Un garde national crie au qui-va-là ? Il est abattu à vue. Il s’appelait Germain Turpin, ouvrier maçon. Mais l’opération piétine. Pas facile de descendre autant de canons d’une colline. Et les attelages de chevaux conduits en pleine nuit, sur le pavé luisant sous la giboulée, n’arrivent pas. Comme quatre mille soldats, ça fait du bruit, Montmartre se réveille. Les blanchisseuses et les femmes du Comité de vigilance du quartier, dont Louise Michel, sonnent l’alarme. La foule afflue dans le matin glacé, elle emplit les ruelles ; des bataillons de gardes nationaux arrivent en armes. Rue des Abbesses, les Montmartroises arrêtent les attelages militaires ; elles bloquent les accès du Champ des Polonais, conspuent les soldats : "vous vouliez les donner aux Allemands nos canons ?" Le Général Lecomte hurle à la troupe de tirer dans le tas. Et là … surprise : les soldats du 88e mettent crosse en l’air. L’armée rallie la foule. À Belleville où la Garde nationale a dressé des barricades, même scénario : les soldats réguliers posent les armes et fraternisent avec les gardes nationaux ou sont mis en joue puis désarmés. La ville reste calme mais à Montmartre, ça dégénère. Le général Lecomte, vidé de ses étriers, est passé par les armes. Avec lui, on exécute le général Clément-Thomas, espion capturé en civil. C’était un des massacreurs d’ouvriers lors la révolution de juin 1848 et Paris a de la mémoire. Les deux hommes sont exécutés assez salement : sans procès, par la foule, abattus dans le dos, dans la nuque, dans un désordre total. Jamais les chefs de la Garde nationale, futurs responsables de la Commune, n’ont décidé ni voulu cela ; en fait, ils ne proclament ni insurrection, ni sécession.

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Pourtant l’échec du coup des canons va avoir une conséquence incalculable. Paniqué par la tournure des évènements, le chef de l’Etat ordonne à l'armée et aux corps constitués d'évacuer la capitale. Il donne cet ordre bien avant d’apprendre le lynchage de ses deux généraux par la foule. C’est la panique au Quai d’Orsay où se sont réunis les ministres. Fin d’après-midi, le gouvernement, le préfet, le gouverneur de la Banque nationale, les maires des beaux arrondissements, les hauts-fonctionnaires, les généraux, tous s’enfuient à Versailles. Et avec eux, 150.000 personnes, habitants des riches quartiers de l’Ouest, qui fuient vers les hôtels de province et les résidences secondaires. Les institutions s’écroulent. Le palais d’un pouvoir discrédité se vide. Dès lors, le Comité central de la Garde nationale réuni à l’Hôtel de Ville assume le gouvernement de la cité, par volonté sans doute mais sûrement par défaut. Ce comité populaire assume les missions les plus élémentaires de l’Etat. Il fait fonctionner à nouveau la poste et les omnibus en 48 heures, assure l’enlèvement des poubelles, augmente les petits salaires de la fonction publique, organise le ravitaillement des homes de vieillards, rouvre les écoles, tient scrupuleusement les comptes publics, décrète un moratoire des loyers pour les expulsés, ordonne aux Monts-de-piété de rendre aux endettés les biens de moins de 25 francs … Ces militants entendent aussi organiser des élections communales pour garantir la légitimité du pouvoir. Elles auront lieu le 28 mars, désignant une assemblée de 79 élus dont des travailleurs étrangers.

Cette assemblée, ovni politique sorti du chaos, prendra le nom de "Commune" en référence à celle qui avait mis fin à la royauté en 1792. En attendant les élections, les autorités spontanées de Paris veulent négocier avec le gouvernement français. Comme l’armée gouvernementale n’est pas encore réunie (ce qui ne va pas tarder), les Parisiens pourraient marcher sur Versailles comme en 1789, prendre le gouvernement de la France. On a leur a reproché de ne pas l’avoir fait, Karl Marx le premier (1). Mais non, pas de guerre civile, Jules Vallès, rédacteur du Cri du Peuple, résume l’état d’esprit purement défensif des communards : "deux heures de conversation à coups de canon et c’est la ruine de nos espérances". Et Eugène Varlin, ouvrier-relieur, un des leaders parisiens, s’oppose totalement à ce qu’on prenne des otages parmi les notables, notamment les hommes d’église. En fait, Paris se considère comme une ville libre et entend qu’on reconnaisse sa place autonome dans la Nation. Elle veut mettre en œuvre légalement son programme politique républicain, laïc et socialiste. Clémenceau, le jeune maire de Montmartre, fait l’aller-retour Paris-Versailles pour négocier un compromis entre Paris et la France. Peine perdue. Le 19 mars, Favre, ministre des Affaires étrangères, résume l’état d’esprit gouvernemental en déclarant : "il faut châtier Paris". Le Gouverneur de la banque nationale ajoute : "ces gens-là ne connaissent qu’une défaite, celle qu’on leur infligera par la force...".

La conversation à coups de canon, le gouvernement la veut. En fait, dès le 18 mars, les vingt-cinq mille parisiens et parisiennes qui seront tués au combat ou fusillés en mai prochain, sont déjà morts. En fait, les 40.000 prisonniers, hommes, femmes et enfants qui seront condamnés en juin, sont déjà en route vers les bagnes de Nouvelle Calédonie et les maisons de correction. En fait, les 400.000 lettres de dénonciation sont déjà écrites. En avril, le gouvernement commencera à faire bombarder la ville. Le dimanche 21 mai, les Versaillais entreront dans Paris au point du jour, pour une semaine sanglante de combats et d’exécutions de masse (2). Ce sera la fin des 72 jours de la Commune qui avait commencé un 18 mars.

"Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d'un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines…"

Que reste-il aujourd’hui à Paris de cette journée ? Au sommet de la butte Montmartre, pas loin de l'ancien moulin de la Galette peint par Van Gogh, on a édifié le Sacré Cœur qui domine la capitale. La IIIe république, aussi laïque fût-elle, a édifié cette basilique pour "expier" les pêchés de la France et notamment le "péché" de la Commune. Lors de la pose de la première pierre en 1875, Hubert de Fleury déclarait : "C'est là où la Commune a commencé, que s'élèvera le Sacré-Cœur, sur cette butte sillonnée jadis par des énergumènes avinés, habitée par une population hostile à toute idée religieuse et que la haine de l'Église semblait animer". La haine … Vraiment ? Comme celle qui animait les notables et les soldats, le 28 mai, quand ils ont battu à mort Eugène Varlin, sur le chemin du Golgotha qui monte à la butte rouge, avant de fusiller son corps ensanglanté à l’endroit même où la Commune avait commencé et où elle se terminait ? Montmartre c’est le Mont de Mars ou le Mont des Martyrs, on ne sait pas. Dans les deux cas, l’étymologie porte un symbole. Varlin, le Christ de la Commune, avait déclaré un jour : "tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d'un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines…". C’est là où il a été massacré qu’on a édifié le palais du Sacré-Cœur de Jésus.

>>> (1) C’est quand même oublier un détail : entre Paris et Versailles, il y avait toujours l’armée allemande, manifestement alliée tacite du gouvernement Thiers.

>>> (2) On n’a jamais pu les compter. Entre quinze et trente-cinq mille personnes ont été tuées lors de la semaine sanglante. En fait, on a arrêté de fusiller à la mitrailleuse à cause du risque d’épidémie vu la multiplication des charniers où s’entassaient des milliers et des milliers de cadavres.

>>> Légende des photos : 1. Paris 18 mars 1871. Barricade de la Garde nationale à Menimontant ; 2. Paris mars 1871. Les canons de la Garde nationale sur la Butte Montmartre.

La Commune de Paris, référence vivante

Ce 18 mars était donc le 150e anniversaire du premier jour de la Commune de Paris en 1871. Commencée le 18 mars, elle allait se terminer le 28 mai, 71 jours plus tard, après une semaine d’apocalypse et des dizaines de milliers de victimes. L’historien François Furet disait que rarement évènement fut plus surestimé. Une sentence si définitive en dit plus long sur la volonté d’effacer l’évènement des mémoires que sur son importance et sa trace dans l’imaginaire. La Commune demeure bien une référence vivante.

D’abord parce qu’elle fut un ovni socio-politique sans précédent. Ensuite parce que l’invraisemblable déchaînement de violence des autorités pour y mettre fin transforma la Commune en tragédie dont Paris garde les traces partout, dans l’espace et dans la pierre. Mais si l’écrasement de la Commune décapita le mouvement social français, elle devint une référence majeure pour toute la gauche européenne, de la Révolution russe à Mai 68. Et de Rimbaud à Ferré et de Ferré au rock, son impact culturel est permanent.

Mais surtout, le souvenir de la Commune subsiste parce que son programme politique est incroyablement précurseur. Il annonce les avancées sociales des siècles suivants. La Commune, ce n’est que 71 jours, mais c’est la première séparation de l’Église et l’État, l’école gratuite pour garçons et filles, l’égalité salariale entre hommes et femmes (la première, entre instituteurs et institutrices), l’initiative publique pour l’emploi, la réquisition des logements vacants pour sans-abri. La Commune, c’est aussi le rêve d’une citoyenneté directe : l’autonomie des collectivités, le droit de vote aux étrangers, l’élection des hauts fonctionnaires, la transformation du notariat en service public, l’interdiction aux élus de cumuler les traitements, la révocation des mandataires incompétents, corrompus ou les deux. La Commune, c’est aussi l’invention d’une idée neuve : les droits de l’enfant. Elle consacra l’union libre, reconnut les enfants "naturels", organisa un début d’assistance publique pour les orphelins. Elle abolit la peine de mort et brûla les guillotines, au sens propre. Elle voulut rendre les artistes indépendants du marché et instituer la culture pour tous. Moment incontestable du féminisme, elle exista par et pour les femmes qui y jouèrent un rôle massif et majeur. Les mémoires de Louise Michel, ce mélange de poésie et d’hyper-modernité, en témoignent.

Les Gilets jaunes, un écho de la Commune ?

Osons à présent une comparaison, exercice risqué en histoire, mais la Commune, c’est l’audace. Le mouvement des Gilets jaunes est très sensible au souvenir de la Commune. Ils y perçoivent un écho.

Certes, l’analogie est périlleuse d’un point de vue géographique (la Commune, c’était Paris l’insoumise contre la France ; les Gilets jaunes, c’est la province insoumise contre Paris) et d’un point de vue politique (la Commune est républicaine, laïque, syndicale et socialiste ; les Gilets Jaunes sont difficiles à définir en quatre attributs). Subsistent des similitudes réelles : le sentiment des couches populaires d’être rejetées et méprisées par les élites mondialisées, l’intuition que non, le suffrage universel ne garantit plus la volonté du peuple, le besoin de prendre son destin en main et d’affirmer son autonomie face au capital déchaîné, la conscience populaire de faire les frais d’une gigantesque dette publique et de la gentrification des centres urbains et enfin, toutes proportions gardées entre 1871 et 2021, le constat de la brutalité aveugle des forces de l’ordre.

Et demain ? Laissons conclure une communarde : "Eh bien, demain est à l’humanité nouvelle, elle s’arrangera dans le monde nouveau : est-ce que nous pouvons comprendre ce lendemain-là ? En révolution, l’époque qui copie est perdue, il faut aller en avant. La Commune, enserrée de toutes parts, n’avait que la mort à l’horizon, elle ne pouvait qu’être brave, elle le fut. Elle a ouvert la porte toute grande à l’avenir. Le navire est en rade, bien en rade de la nouvelle rive, il danse sur ses ancres, les meilleurs de l’équipage ont été jetés aux requins ; mais il abordera. Et comme il est beau ce navire, avec ses pavillons flottants rouges et noirs sur nos deuils et sur notre espoir ! Voici venir la revanche de l’humanité entière aux éternels jours de mai…" (Louise Michel, Mémoires, Paris, F. Roy, libraire-éditeur, 1886, chapitre XIV, pages 178-179).