Le 9 avril, il ne s'agira pas, pour les Italiens, de choisir entre la droite et la gauche. Il s'agira de reconduire ou pas une majorité gouvernementale aux idées xénophobes, fascisantes et liberticides.

Politologue

Mardi 14 mars a eu lieu le premier des deux face-à-face télévisuels devant opposer M. Silvio Berlusconi, Premier ministre italien en exercice à M. Romano Prodi, leader de la coalition de centre-gauche. Les deux concurrents ont tour à tour tenté de faire passer leurs visions de la réalité italienne. Au terme de l'exercice, la plupart des observateurs politiques se sont trouvés d'accord pour reconnaître une meilleure maîtrise du débat par le candidat de l'opposition.

Cette brève introduction pourrait laisser penser que le débat de mardi dernier s'est apparenté aux traditionnelles joutes préélectorales. Cette conception des choses est dangereuse, car elle banalise l'enjeu des élections législatives du 9 avril prochain. Il s'agira, pour les Italiens, de choisir entre une coalition certes au programme encore indécis mais de nature démocratique et une équipe aux visées liberticides et antidémocratiques. Les observateurs attentifs de l'affrontement télévisuel auront d'ailleurs remarqué que M. Berlusconi initiait chacune de ses réponses ou répliques par la même phrase: «Monsieur Prodi travestit la réalité.» Il fournissait ensuite toute une série de chiffres aux sources inconnues dont la seule fonction était d'éviter une confrontation sur le terrain concret de la réalité. Ce procédé est parfaitement défini par Hannah Arendt: l'endoctrinement a pour principale caractéristique de procéder par assertions systématiques d'énoncés qui ont l'évidence d'une réalité établie, brandis comme s'ils possédaient la fiabilité des faits et des chiffres, afin de réduire à néant l'activité de compréhension.

L'obsession du Premier ministre de se situer impérativement dans le cadre d'un débat virtuel est aisément compréhensible. Ce qui l'est moins est le silence de la plupart des observateurs sur l'enjeu démocratique de la compétition électorale italienne. Passons brièvement en revue quelques thèmes abordés lors du débat.

Monsieur Berlusconi est un des hommes les plus riches du monde, avec d'importants intérêts dans les domaines de l'immobilier, des services financiers, de la communication, de l'information, de l'édition, de la production cinématographique, de la publicité et du sport. Antérieurement inscrit à la tristement célèbre loge P 2, il possède et contrôle directement ou indirectement les médias audiovisuels et la presque entièreté de la presse écrite. Il a été ou est encore accusé de banqueroute frauduleuse, faux bilans, collusion avec la mafia et corruption de magistrats. Il a été contraint de s'investir en politique lorsque son ancien protecteur, l'ex-Premier ministre socialiste Bettino Craxi, s'est exilé en Tunisie suite à l'éclatement du scandale «Mains propres».

Parmi les premières mesures prises lors de sa seconde accession au pouvoir, en 2001, figurent la loi permettant le rapatriement des fonds illégaux, la loi limitant la répression des faux bilans (valable pour les procès en cours), la loi exonérant les donations, la loi permettant le changement à n'importe quel moment du procès, même à la veille de la sentence, du siège d'un procès pour «soupçons légitimes» (valable rétroactivement et pour les procès en cours) - dont il fut, à chaque fois, le principal bénéficiaire. Relevons que sa mise en accusation vient d'être demandée pour être soupçonné d'avoir versé 600000 dollars à l'avocat anglais David Mills en remerciement d'un faux témoignage.

M. Berlusconi s'est également targué d'une excellente gestion économique. Pour y arriver, il avait initialement confié les rennes de l'économie italienne à M. Tremonti, accusé en juillet 2004 par Gianfranco Fini, numéro deux de la coalition, de trafiquer les comptes publics. M.Tremonti a été contraint de démissionner. Il fut remplacé par M. Siniscalco, professeur d'économie à l'Université de Turin qui a lui-même démissionné, en septembre 2005, pour «divergences sur l'ensemble de politique économique». Aujourd'hui, le FMI estime que le déficit du PIB italien sera, en 2006, de 4,1 pc et que la croissance devrait être nulle. M. Luca di Montezemolo, président de Confindustria (l'équivalent de notre FEB) a récemment déclaré avoir prévenu le gouvernement de ce danger dès 2004.

Le Premier ministre a également soulevé, lors du face-à-face, sa crédibilité sur la scène internationale. Il a pourtant régulièrement été mis au pilori européen. Rappelons à cet égard la démission, au début de l'année 2002, du ministre des Affaires étrangères M. Ruggiero qui qualifiait de «fortement eurosceptiques» plusieurs de ses collègues; souvenons-nous de l'incident diplomatique ayant opposé M.Schröder à M. Berlusconi après que ce dernier eut comparé à un «kapo nazi» un député européen allemand ayant eu l'outrecuidance de critiquer son monopole médiatique; il y eut ses déclarations sur l'infériorité de l'islam, le baisemain à la belle-fille musulmane du Premier ministre turc Erdogan; ses déclarations de novembre 2003 dans lesquelles il faisait l'éloge du respect des droits de l'Homme par les forces russes en Tchétchénie, région dans laquelle, selon lui, rien de bien grave ne se passait. Il y eut surtout, pour la première fois dans l'histoire européenne, la non-approbation par le Parlement européen de la nomination d'un candidat commissaire, le tristement célèbre Rocco Buttiglione. Lors de ses auditions, ce dernier avait qualifié l'homosexualité de «péché» et affirmé que le mariage devait se concevoir comme une «protection du rôle de mère, une protection par l'homme visant à permettre à la femme de procréer». M. Buttiglione fut prestement réintégré dans l'exécutif de M. Berlusconi, lequel qualifia la décision du Parlement européen d'«obscurantiste et intégriste». Un autre ministre de l'exécutif, Mirko Tremaglia, ancien milicien de la République fasciste de Salo, affirma tout de go que l'Europe était dirigée par des «folles». Enfin, dernier épisode du processus de décrédibilisation internationale, la récente démission du ministre des Réformes institutionnelles, Roberto Calderoli, après qu'il eut fièrement exhibé lors d'une émission télévisée un T-shirt «anti-islam» à l'effigie des caricatures danoises de Mahomet.

Un autre thème débattu fut la gestion de l'immigration. Voici comment M.Umberto Bossi, allié historique du Premier ministre et numéro trois de la Maison des libertés, appréhendait, en juin 2003, la solution à ce dossier: «Je veux entendre le bruit des canons. On doit utiliser la force. Nous devons arrêter de palabrer et défendre nos côtes par le canon. Et pour les illégaux se trouvant sur le territoire, s'ils mentent aux autorités, il n'y a qu'une route possible: la prison puis le retour à la maison.» Le maire de Trévise, M. Gentilini, également membre de la Ligue du Nord, ajoutait à l'époque, en parlant des immigrés (donc légalement sur le territoire) : «Il faudrait leur tirer dessus, comme on tire sur les lapins sauvages qui ruinent les cultures de maïs en Padanie».

Nous terminerons par un autre sujet abordé lors du duel télévisé entre les deux postulants à la direction du pays: la représentativité par le leader de l'ensemble de la coalition. Et sur cet aspect, force est de reconnaître que M. Berlusconi se montre cohérent. Il vient en effet de conclure une alliance avec Alessandra Mussolini, petite fille du Duce, ouvertement nostalgique du régime de son grand-père. Le parti de Mme Mussolini s'ajoute ainsi à l'Alleanza Nazionale de Gianfranco Fini, numéro deux du gouvernement considérant le Duce comme le plus grand homme d'Etat du XXe siècle, du déjà cité ministre Mirko Tremaglia, de M. Fisichella selon qui le régime mussolinien n'était pas totalitaire, du ministre Gasparri, ancien président du Front de la jeunesse (mouvement d'extrême droite) et du ministre Storace, célèbre pour avoir fait interdire l'utilisation de manuels scolaires trop flatteurs à l'égard de la Résistance et démissionnaire depuis quelques jours pour avoir organisé la mise sur écoute et la filature d'adversaires politiques. M.Berlusconi est donc cohérent puisqu'il déclarait lui-même en septembre 2003: «Mussolini n'a jamais tué personne, tout au plus envoyait-il les gens en vacances aux abords des frontières».

Lors du scrutin du 9 avril 2006, il ne s'agira pas, pour les Italiens, de choisir entre une coalition de droite et une coalition de gauche. Il s'agira de ne pas reconduire une majorité gouvernementale aux idées et aux pratiques xénophobes, fascisantes et liberticides.

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© La Libre Belgique 2006