L’éducation et la culture, armes pacifiques pour éradiquer les extrémismes, sont absentes du prime-time de La Une. Par contre, la chaîne où les émissions récréatives dominent déjà investit encore dans une téléréalité pour élire le meilleur coiffeur. Cherchez l’erreur !

UNE OPINION DE BERNARD HENNEBERT (Coordinateur de consoloisirs.be et auteur de "RTBF, le désamour" - Editions Couleur Livres)

Après les attentats de Paris et de Bruxelles, on cherche des responsabilités un peu partout.

Hélas, personne ne semble s’intéresser concrètement à nos médias audiovisuels, et pourtant, ils sont suivis pendant près de quatre heures par jour en moyenne, dès le plus jeune âge et jusqu’à notre mort (et davantage en Wallonie qu’en Flandre).

Quelle est la responsabilité de la RTBF dans la formation de la population francophone, elle qui n’est financée qu’à 20 % environ de son budget par la publicité et le sponsoring (à l’inverse de RTL TVI où c’est 100 %), le solde de 80 % provenant des aides (dont la dotation) de la Fédération Wallonie Bruxelles ?

Si l’on met toutes nos forces en action (police, armée, etc) pour tenter de nous protéger après les attentats, il faudrait sans (aucun) doute agir préventivement avec autant de moyens financiers par l’éducation, la culture et tout particulièrement avec nos outils audiovisuels de masse. Mais sur ce sujet, on attend en vain les actes de nos décideurs politiques. Et on risque d’en payer les pots cassés à moyen ou long terme.

A la RTBF, n’y aurait-il pas urgence à utiliser autrement le prime-time télévisé non pas sur La Trois (en général dix fois moins regardée et prisée surtout par des téléspectateurs érudits) mais là où se rassemble le public le plus vaste, sur La Une ?

Sur cette chaîne amirale, on constate une évolution désespérante des programmes. Heureusement, elle est relativement récente et donc pas irrémédiable. On peut la faire évoluer.

Un changement drastique imposé

Entre le moment où Jean-Paul Philippot est arrivé aux commandes du service public et aujourd’hui, la programmation a subi un changement drastique voulu par la direction de la RTBF et nullement revendiqué par les téléspectateurs : sur La Une, on est passé, après le JT de 19H30, de cinq soirées par semaine axées globalement sur le social, l’économique, les droits des consommateurs ("L’Ecran Témoin", "Au Nom de la Loi", "Cartes sur Table", etc.) et deux soirées par semaine "divertissement"… à exactement l’inverse.

Aujourd’hui, il n’y a plus que deux soirées non divertissantes ("Questions à la Une", "Le Jardin Extraordinaire") et cinq soirées essentiellement récréatives (films, séries, humour, "The Voice" ou le programme consacré aux royautés, à l’aristocratie et à nos bonnes pralines "made in Belgium").

Des sous pour la téléréalité

Il ne faut surtout pas bannir le divertissement, mais pourquoi autant au prime-time ? Cela ne fait-il pas trop doublon avec RTL-TVi, alors que tant d’autres programmes ne sont jamais proposés à un large public ? Où est le droit à la diversité des programmes, aux heures de forte audience, dans l’ensemble de notre paysage audiovisuel ?

Ce débat n’est pas intemporel. C’est aujourd’hui, en ces temps dramatiques, que la RTBF trouve les moyens financiers pour tourner une "téléréalité" (que naguère elle refusait avec fierté de programmer) initiée par Julie Taton (qu’on connaît grâce à la chaîne privée) pour sélectionner le meilleur coiffeur de Belgique (pas le meilleur peintre, ni la meilleure juriste !).

Deux poids, deux mesures ? Par contre, au même moment, la suite de "Noms de dieux" (après le départ à la retraite de son coordinateur-animateur Edmond Blattchen) promise par la direction de la RTBF pour février 2016… reste dans les limbes.

Est-il normal qu’il n’y ait plus aucune émission, même mensuelle, au prime-time de La Une concernant deux missions qui distinguent fondamentalement la RTBF des autres diffuseurs, à savoir la culture et l’éducation permanente ? C’est dans cette dernière catégorie que la RTBF, peut-être prise de remords, avait osé classer "C’est du Belge" pour son rapport annuel d’activités, mais elle fut sermonnée pour cette manœuvre indigne par le Conseil supérieur de l’audiovisuel.

Bien entendu, des programmes qui permettent à un public déjà sensibilisé d’aller plus loin dans leur connaissance et leur pratique sont déjà régulièrement programmés selon des horaires moins favorables, mais la carence s’observe lorsqu’il convient complémentairement d’atteindre et d’intéresser les téléspectateurs qui n’ont pas de prime abord une sensibilité particulière pour ce type de matières.

Une arme contre les extrémismes

A ceux qui objecteraient que la culture est incapable de rassembler les foules au premier rideau de La Une, on rappellera que pendant des décennies, en France, on pensait de même pour les retransmissions théâtrales et ne voilà-t-il pas que depuis plusieurs saisons déjà France Télévisions a réussi avec un peu d’audace à faire battre en retraite face à cet a priori.

D’autre part, le "social" au sens large (documentaires, émissions de débat, droits des consommateurs, etc) a toujours eu du succès après le JT de 19H30 de la RTBF. Nous étions d’ailleurs nombreux à être fiers que la RTBF programme à cette heure-là des émissions que France3 diffusait plutôt pour les noctambules : "Strip-Tease", par exemple.

Une majorité du public aime une télé qui l’élève petit à petit. Si ceci se pratique avec tact et talent, pas nécessairement avec énormément de moyens (alors compensé par l’imagination et l’astucieux recours aux bouts de ficelles "à la belge"), et sur la durée.

L’éducation (à l’école, à la maison, dans la rue, sur les écrans) constitue sans doute l’une des rares armes concrètes et pacifiques à utiliser pour tenter d’éradiquer les extrémismes.

Il faut savoir que cela fait plus d’une dizaine d’années que de nombreuses associations du terrain et diverses personnalités réclament à corps et à cris justement une des émissions TV qui aurait pu avoir pareil effet préventif : un programme qui réfléchit à l’éducation.

Les parents de bonne volonté qui veulent éduquer les enfants et leur transmettre des valeurs humanistes, ils apprennent où ce "métier" ? Ils le sucent de leur pouce ? La RTBF (avec les télévisions locales ?) aurait été un canal idéal et sans coût particulier (ceci relève bien de l’une de ses missions prioritaires financées par sa dotation) pour combler ce manque.

Le gouvernement et la direction de la RTBF qui écrivent ensemble et approuvent le contrat de gestion du service public n’ont pas tenu compte de cette demande alors qu’elle fut clairement détaillée dans la carte blanche "RTBF : place à l’éducation, SVP !" publiée le 10 mai 2012 dans "La Libre" par un collectif d’une cinquantaine de personnalités.

Sous le choc d’un carnage, on a réussi la fermeture illico du métro bruxellois. Un vrai challenge ! Aujourd’hui, l’état d’alerte reste très préoccupant. Il est donc impératif de tout entreprendre pour tenter d’enrayer l’usine à terroristes d’après-demain. Serait-il dès lors impossible que la RTBF prenne enfin l’initiative de donner vie à ce programme éducatif dans sa prochaine nouvelle grille, dès septembre 2016 ?

Titre, introduction et intertitres sont de la rédaction.