Une opinion de Gérard Van Roye, ingénieur civil (ULB), MBA à Columbia et master en philosophie.


Continuons à encourager les jeunes à "tenter, sans force et sans armure, d’atteindre l’inaccessible étoile".

Dans une récente tribune de Damien Ernst et Corentin de Salle, publiée dans le journal Le Monde, on pouvait lire que "plutôt que se cantonner au registre des reproches et imprécations, Greta Thunberg ferait bien d’utiliser son crédit auprès des jeunes générations pour leur redonner de l’espoir et la volonté d’inventer le monde de demain". Ce qui nous semble assez singulier, c’est que cette tribune soit cosignée par le responsable du centre d’études d’un parti politique, qui nous dit en substance - c’est ce qu’on peut lire entre les lignes de la citation reprise ci-dessus - : puisque le monde politique ne parvient pas à donner de l’espoir aux jeunes générations, utilisons pour ce faire l’efficace porte-voix de Greta Thunberg. Quel terrible aveu d’impuissance de la part d’un proche du pouvoir !

Les jeunes qui manifestent pour le climat utilisent une certaine forme de violence, la désobéissance, en séchant les cours qu’ils devraient suivre, pour s’opposer à une autre violence, celle des forces économiques et politiques qui empêchent de prendre les mesures radicales susceptibles de diminuer les conséquences du réchauffement et de la perte de biodiversité et qui justifient cette attitude par l’avènement d’hypothétiques innovations technologiques.

Il y a toujours eu des révoltes et des manifestations, mais le nombre d’actes de protestation populaire s’est fortement accru ces dernières années. On a vu récemment les "Gilets jaunes", le peuple algérien, la population de Hong Kong, les contestataires du Brexit, etc. Ils s’opposent à leur manière à la violence exercée par l’État. Les règles du jeu de la démocratie occidentale et le carcan de nos institutions nationales et internationales font que nos représentants semblent incapables de remettre en cause le système économique, financier et politique en vigueur. Une fois élus, il n’y a plus d’alternative, plus de place pour un scénario porteur d’espoir. Leur maître mot n’est plus "projet", mais plutôt "budget". Les partis traditionnels semblent pris dans un carcan. La distinction entre la droite et la gauche a maintenant déserté les arènes politiques. Elle est remplacée par une lutte entre des partis traditionnels pétrifiés et des partis "antisystèmes" qui promettent la lune. Les conflits entre partis ne sont plus l’expression de convictions fortes sur les meilleures politiques à promouvoir, mais plutôt le résultat de savants calculs destinés à jauger des chances de se faire réélire. Il suffit de voir le peu d’empressement des partis belges à former un gouvernement, malgré l’urgence de nombreux dossiers politiques. La violence qui devrait, dans une saine démocratie, s’exercer entre gens de gauche et gens de droite s’est maintenant déplacée pour se transformer en conflit entre l’élite au pouvoir - ceux qui savent - et le peuple dans la rue - les ignorants.

Les manifestations citoyennes sont toujours portées par une volonté de changement, quel qu’il soit, avec l’espoir de contribuer à "inventer le monde de demain", pour reprendre les termes du reproche fait à Greta Thunberg par les auteurs de cette tribune du Monde. Et on se prend à rêver d’un monde où on devrait encore régulièrement laver nos pare-brise couverts d’insectes sur les routes des vacances, plutôt que d’un hypothétique "meilleur des mondes" aseptisé que les tenants de l’innovation et de la technologie nous promettent, ces mêmes responsables qui sont incapables de s’opposer efficacement aux lobbys de tous genres qui font disparaître la faune et la flore de notre planète à une vitesse qui a rarement été vécue depuis que l’homme existe. Prétendre que seule la technologie nous rendra plus heureux, c’est tenter de dissimuler le vrai problème, l’inertie politique, et faire croire que les solutions qui ont marché pour augmenter la richesse et le bien-être des peuples pendant une centaine d’années sont les mêmes que celles que nous devons appliquer pour arrêter la destruction systématique de la planète. Ces politiciens-là ne nous font plus rêver. Continuons à encourager les jeunes à "tenter, sans force et sans armure, d’atteindre l’inaccessible étoile". Ils ont raison d’adresser des reproches et des imprécations à nos gouvernants.

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "La politique peut-elle nous redonner l’espoir et la volonté d’inventer le monde de demain ?"