Une opinion de Christophe Rémion, éducateur spécialisé, master en ingénierie et actions sociales, enseignant à la Haute École Léonard de Vinci et David Bertrand, professeur de psychologie à la Haute École Vinci.

Depuis plusieurs mois, comme beaucoup d’autres secteurs, l’enseignement supérieur est secoué par la pandémie de Covid-19. À la veille du blocus, la situation de nombreux étudiants est préoccupante. C’est particulièrement le cas pour les étudiants de la filière du social et de l’éducation spécialisée qui ne se prête pas facilement au jeu du numérique et de l’enseignement à distance. Amputés d’une partie de leurs apprentissages et des outils nécessaires à leur mise en pratique, ces étudiants risquent d’être insuffisamment préparés aux contraintes professionnelles futures. Pour les étudiants et les enseignants en Haute École, c’est un défi de plus à relever.

La détresse des étudiants

Les étudiants qui se forment pour devenir éducateurs spécialisés travailleront principalement dans le secteur du "non-marchand", dans lequel on retrouve différents services rendus aux personnes ou à la collectivité comme l’Aide à la Jeunesse, l’Aide aux personnes porteuses de handicap, le secteur de la santé mentale ou encore, celui de l’enseignement spécialisé.

L’éducateur est un professionnel de l’humain, de la relation, de l’attention à l’autre. Lors de sa formation, il a besoin de développer des compétences techniques, mais surtout sociales et relationnelles. Elles définissent sa future identité professionnelle. Dans le contexte actuel, les cours donnés en majeure partie à distance privent de facto les étudiants de toute une série de savoir-faire et de savoir-être qui ne peuvent se vivre et se comprendre que dans la relation directe avec l’enseignant et à travers de nombreuses interactions qui se déroulent entre étudiants pendant les cours. L’absence d’interactions risque par conséquent d’avoir des répercussions sur le terrain.

En plus du problème lié à la qualité de leur formation, lors des échanges quotidiens avec nos étudiants, nous percevons chez beaucoup une détresse qui se manifeste par une série de symptômes : décrochage, abandon, découragement, anxiété, troubles de l’appétit, troubles du sommeil… D’après une enquête de l’UCLouvain, plus de la moitié des étudiants, toutes filières confondues, vivent mal l’isolement social et une grande partie vit le confinement en famille comme une source de stress. Selon un sondage de la fédération des étudiants francophones, ce seraient 80 % des étudiants qui se sentiraient fragilisés d’une façon ou d’une autre par la situation. Les appels à l’aide se multiplient et plusieurs peinent à rester accrochés à leur cursus.

La situation actuelle renforce également les inégalités sociales entre étudiants, quelle que soit leur filière. Nous le constatons particulièrement dans un département où les étudiants sont issus de milieux socio-économiques divers et dont les lieux de vie de certains ne sont pas favorables à un climat de travail propice à l’enseignement à distance. Pour eux, se rendre dans un auditoire, avoir des contacts avec les enseignants et partager leurs expériences avec d’autres peut parfois être vécu comme une bulle d’air et constituer une véritable motivation à s’investir dans leurs études. Pour d’autres, le fait d’être privés de leur job étudiant ne leur permet plus de s’assumer seul et procure un stress supplémentaire. Difficile dès lors de se focaliser sur ses cours et de planifier ses examens lorsque la situation est vécue comme pesante et que les problèmes du quotidien s’accumulent.

Le rôle des enseignants

En tant qu’enseignants, cette situation nous préoccupe. Derrière nos écrans, nous assistons à une réelle fracture dans la vie de nos étudiants. Sans possibilité de fréquenter les cours en présentiel, il est difficile de trouver la motivation de se lever le matin pour suivre un enseignement sur un PC ou sur son smartphone. Les cours dits asynchrones, à savoir ceux qui ne se déroulent pas en direct, engendrent également davantage de procrastination. Enfin, l’absence d’activités physiques, spécifique au cursus des étudiants que nous formons à l’institut Parnasse, a un impact non négligeable sur ceux-ci en période de blocus et d’examens, et donne lieu à des incohérences sur le plan pédagogique. C’est ce qui nous donne le sentiment que cette situation dénature notre travail, même si la réalité à laquelle nous sommes confrontés nous offre aussi des occasions d’adapter nos dispositifs de cours, d’être créatifs et d’amener nos étudiants à être plus pro-actifs.

Notre ministre de l’Enseignement supérieur s’est montrée compréhensive à l’égard des étudiants des Hautes Écoles où la pratique est au centre de la formation, en insistant par exemple sur l’importance de maintenir les stages. Mais que faire quand ces lieux d’expérimentation doivent refuser nos étudiants pour des raisons sanitaires ? Cela peut transformer la recherche de stage en un parcours du combattant et, même dans l’hypothèse où un étudiant en trouve un, il n’est pas certain que celui-ci ne sera pas chamboulé voire interrompu, comme ça a été le cas pour beaucoup lors du premier confinement en mars 2020.

Les enseignants ont un rôle important à jouer. Donner cours à de futurs éducateurs spécialisés nous demande d’être en accord avec les valeurs du métier, comme la capacité de s’adapter aux changements, d’être autonome dans son travail et de trouver des solutions dans des situations difficiles. Sans oublier bien sûr la capacité à faire preuve d’empathie. Nous nous efforçons dès lors d’offrir aux étudiants des espaces d’échange, voire même de convivialité, afin de leur permettre de s’exprimer et de souffler un peu. Les enseignants doivent également savoir se montrer plus disponibles que d’habitude, solidaires des étudiants qui sont en difficultés, être capables de les motiver si nécessaire. Ils doivent aussi savoir adapter leurs dispositifs pédagogiques aussi bien que leurs évaluations, sans diminuer leurs exigences ni brader la formation pour autant. C’est un véritable défi, mais il nous paraît indispensable de le relever. Notre objectif est de diminuer au maximum l’impact négatif que cette crise a sur nos étudiants, mais surtout, de leur donner des outils qu’ils pourront emporter plus tard dans leur "sac à dos" d’éducateur spécialisé. Des outils qui, nous l’espérons, leur permettront d’être créatifs, résilients, et de s’adapter avec professionnalisme et humanité aux exigences du monde de demain.